Le bon, la Brute et en même temps le Gluant



La politique d’Emmanuel Macron est-elle résumable à une formule ? Qu’est-ce que serait le macronisme si l’on n’avait que trois mots pour le définir ? La solution à cette énigme sphynxienne est simple : « En même temps… » fera l’affaire.

Lors d’un meeting de la campagne des présidentielles, le 17 avril, le candidat des riches avait revendiqué son emploi : « Il y en a qui aiment les cases, les idées bien rangées, eh bien moi, je continuerai à utiliser “en même temps”. »

Grâce à l’argent public, des générations d’exégètes énamourés – pas moi ! – tenteront sans doute de décrypter le puits sans fond de cette expression apparemment légère et sans danger qui veut dire concomitamment : « À la fois », « de concert », « durant ce même moment », « dans le même instant », « à la même heure », « ensemble », « en parallèle », « or », « d’autre part », « d’un autre côté », « cela dit », « cependant », etc. Il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour comprendre que cette expression permet de ne pas être clair. Elle autorise à dire tout et son contraire, et inversement, elle fusionne le yin et le yang dans un grand tout magique, elle confond le jour et la nuit, le rose et le bleu, la droite et la gauche, elle marie in solidum le Soleil et la Lune, elle réconcilie des frères et les sœurs ennemi-e-s, brouille les pistes, noie le poisson, supprime les frontières idéologiques et vous permet – last but not least – d’attraper le pompon. Les psychologues, quant à eux/elles, ne manqueront pas d’analyser les causes profondes, enfouies, refoulées de l’ambivalence pestilentielle du plus haut personnage de l’État.

Un admirateur de Choupinet ayant une tendresse toute parentale m’objectera sans indulgence que j’exagère et qu’à force de lui chercher des poux dans la tonsure, le chérubin risque de perdre ses cheveux et de ressembler encore plus à Giscard…

Cela m’oblige à chercher un exemple.

Lors du sommet européen qui s’est tenu à Bruxelles, le vendredi 23 juin, le président Macron a salué les décisions prises par la chancelière Merkel, les qualifiant de « courageuses ». Pour sa part, il a affirmé, parlant de l’Union européenne, que « nous devons accueillir des réfugiés car c’est notre tradition et notre honneur. Je le redis ici, les réfugiés ne sont pas n’importe quel migrant. Ce ne sont pas les migrants économiques. Ce sont des femmes et des hommes qui fuient leur pays pour leur liberté, ou parce qu’ils sont en guerre ou pour leur choix politique. Nous devons ainsi faire preuve de solidarité quand un de nos voisins fait face à des arrivées massives de réfugiés ou de migrants. » C’est beau, c’est grand, c’est fort.

Et en même temps…

Alors que Macron donnait suavement des leçons de solidarité à quelques collègues européen-ne-s – comme si la France faisait bon accueil aux migrant-e-s et aux réfugié-e-s –, à l’intérieur des frontières nationales, les discours et les actes étaient plus fermes. Vérité en deçà de Quiévrain, erreur au-delà.

Ici, la chasse aux étrangers n’a pas cessé, c’est sûr, ni après Sarkozy, ni pendant Hollande, ni avec Macron. La traque aux mineurs isolés étrangers, qui arrivent en France totalement démunis et sans soutiens, constitue le moyen privilégié par l’État pour bouter l’étrange étranger derrière la limite à ne pas franchir. Les réfugié-e-s mineur-e-s ont le plus grand mal à convaincre les autorités administratives, médicales et judiciaires de leur âge encore juvénile. Comment le pourraient-ils/elles ? Quand les papiers qui l’attestent existent, ils sont pris pour des faux. Quand ces précieux documents font défaut, l’autorité s’autorise à pratiquer une panoplie de tests, pour le moins dégradants, avec le concours onctueux de médecins pas du tout hostiles à la méthode.

L’un des tests les plus fumeux consiste à pratiquer la datation du squelette. Il n’y a pas beaucoup de spécialistes pour considérer que ces tests osseux sont probants, mais cela ne gêne ni le stéthoscope ni la matraque ni la balance. Nous voilà revenu-e-s en plein XIXe siècle, quand les praticiens de l’anthropométrie et de la phrénologie prétendaient confondre des criminels à partir de quelques mesures imprécises et fumeuses. Si nécessaire, on ne lésinera pas sur des examens morphologiques complémentaires pour déterminer l’avancée de la puberté. (Les médecins aiment bien fouiller les culottes avec leurs yeux et leurs mains…) L’arbitraire contemporain finit presque toujours par conclure que l’adolescent-e est majeur-e. Quand bien même, le serait-il/elle, qu’est-ce que cela change à sa situation personnelle ? Est-ce que cela rend moins urgente et nécessaire sa demande à être protégé-e par ce pays ? A-t-on anéanti la cause qui l’a conduit-e, à travers les mers et les montagnes, à venir s’échouer jusqu’ici ? Non. Trois fois non.

Dans son programme présidentiel, Macron avait fait la promesse de simplifier les formalités – en rapprochant les demandeurs d’asile des instances qui en sont responsables – et de raccourcir les délais d’examen de leur dossier. La réduction du temps d’instruction, si elle permet au demandeur de savoir plus vite ce qui l’attend, peut présenter le risque que celle-ci soit bâclée.

À ce propos, Amnesty International souligne que « la proposition énoncée [par Macron] présente des risques en termes de respect des droits humains, si des aspects essentiels ne sont pas précisés. En effet, tout le monde a intérêt à savoir rapidement si une protection peut être octroyée ou non. L’attente est très douloureuse pour les personnes dont la vie est suspendue à une décision qui peut souvent prendre du temps.

Mais, si cette mesure ne s’appuie pas sur une allocation de moyens humains et matériels supplémentaires à l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) et à la CNDA (Cour nationale du droit d’asile), des milliers de personnes risquent de ne pas être protégées par la France en dépit des risques de persécution en cas de retour dans leur pays.

La rapidité d’examen d’une demande d’asile ne doit pas entraîner une baisse de la qualité de celui-ci. Examiner une demande d’asile est quelque chose de complexe. Il faut écouter la personne, faire des recherches, croiser les informations, puis prendre la décision en comparant les éléments factuels à ce que prévoient les textes.

Accélérer la procédure d’asile ne doit pas non plus conduire à réduire les droits des personnes. Déposer une demande d’asile est une démarche difficile qui oblige les personnes concernées à “revivre” leur passé, souvent fait de persécutions, de violences et de traumatismes. C’est aussi déposer une demande en français avec une procédure inconnue qui oblige à s’adapter. Les victimes de torture, les personnes en situation de vulnérabilité ont souvent besoin de temps pour pouvoir de nouveau parler des persécutions subies et redoutées et de leur peur en cas de retour dans leur pays. »

À Nancy, RESF (Réseau éducation sans frontières) et la Ligue des Droits de l’Homme, accompagnées par une dizaine de militant-e-s, ont soutenu l’occupation du hall du conseil départemental de Meurthe-et-Moselle, l’après-midi du mardi 20 juin, par des jeunes migrants laissés à la rue – neuf Congolais, Guinéens et Maliens, venus y planter leur tente. Une délégation a été reçue à plusieurs reprises par la collectivité. Les discussions n’ont pas duré plus que cinq heures… Son président, Mathieu Klein, a fini par annoncer que les jeunes migrants présents seraient hébergés par l’ARS (Accueil et réinsertion sociale), le soir même, sur le site de l’ancienne caserne Faron, à Vandœuvre-lès-Nancy. Par ailleurs, tous les jeunes qui sortiraient du dispositif de l’ASE (aide sociale à l’enfance) continueraient d’être pris en charge jusqu’à ce que la justice rende sa décision, suite au test de majorité qu’ils auraient à subir. C’est le moins que le Conseil départemental pouvait faire.

Le temps joue contre ces jeunes migrants. La protection dont ils bénéficient tant qu’ils sont mineurs ne dure pas. Quand ils sont réputés majeurs – même si la preuve ne peut pas être sérieusement rapportée – ils ont le choix entre la clandestinité et une demande d’asile en bonne et due forme, et tous les aléas auxquels cette procédure conduit. Ainsi subissent-ils la triple peine : avoir quitté un pays natal où ils étaient menacés, avoir survécu à un voyage périlleux et devoir supporter la ladrerie d’un pays incomparablement richissime et satisfait de ses formalités mesquines.

Lors de sa visite à Calais, le 23 juin, le même jour et en même temps que Macron pérorait à Bruxelles, Gérard Collomb, le ministre de l’Intérieur, a joué le fier-à-bras, en tenant un discours martial et sécuritaire sur la politique migratoire et en conseillant les associations humanitaires d’aller « déployer leurs savoir-faire ailleurs ».

Quand le ministre de l’Intérieur s’empresse de vouloir mettre en œuvre la proposition présidentielle mentionnée plus haut, on imagine aisément qu’il entend se débarrasser au plus vite des migrant-e-s qui ont imprudemment choisi ce pays de cocagne. Ce bagne au-delà du naufrage.

Piéro

Article paru dans RésisteR ! #50 le 9 juillet 2017