Retour sur l’Acte VI à Nancy : tou-te-s uni-e-s !

Nancy |

Le samedi 22 décembre, dans le cadre de « l’Acte VI », les GJ avaient appelé à bloquer les frontières (« empêcher la circulation des marchandises mais pas des personnes »), et à bloquer et manifester partout de manière décentralisée et au-delà de ces frontières.

C’est dans un contexte socio-politique explosif depuis quelques semaines au niveau local et national que se tient aujourd’hui le rassemblement dans le centre ville de Nancy.

À 13h, l’heure du rdv, la place de la République est déjà non seulement pleine, mais en plus chaude et débordante sur la voie du tram ainsi bloquée au niveau de l’arrêt le plus fréquenté de la ville. Il y des banderoles, des sifflets, des pétards qui claquent en direction des quelques voitures de chiens de garde en poste. C’est un cortège joyeux, et le slogan « Macron démission ! » retentit haut et fort dès le départ.

Sont présentes plein de personnes en GJ : des GJ de Nancy et alentours, des GJ marqués d’un 88 (pour les vosges !), de moselle, il ya mème des GJ venu-e-s de Belgique et du Luxembourg pour l’occasion. Il ya quelques personnes sans GJ, quelques personnes cagoulées. Il y a des jeunes et des moins jeunes, des hommes, des femmes de tous âges. (La police et les médias diront qu’il y avait 2000 personnes. )
Pas de drapeaux politiques mais beaucoup de drapeaux tricolores et de Marseillaise chantée… Le slogan « Macron, on t’encule ! », dont on se serait bien passé-e-s, prend le relai …

Le cortège se met en route pour déambuler. Une ambiance dynamique, rythmée par des tambours trompettes et chansonnettes. Les pancartes arborent des revendications de justice sociale et politique, contre le gouvernement et les riches : « Macron dégage », « une retraite décente », « stop la fraude fiscale », « annulation de la dette », « au peuple de décider », « fin des privilèges ». Une pancarte demande « combien de morts faudra-t-il ? » ( 8 GJ décédé-e-s par accidents violents depuis le début du mouvement). (Pas de revendication vraiment anticapitaliste ni révolutionnaire, ni écolo ni antiproductiviste). Un-e GJ distribue des tracts expliquant le R.I.C. (référendum d’initiative citoyenne), ce truc qui ne sert à rien à part peut être apaiser la contestation.

Quelques organisateur-ices autoproclamé-e-s marchent en tête avec un mégaphone. J’apprends plus tard que celleux-ci avaient prévu un trajet bien réglé et même un service d’ordre interne pour qui souhaiterait le détourner ! Leur cadre ne tiendra pas comme prévu.

Après quelques rues descendues, le cortège bruyant et coloré s’engage sur la place du marché sur laquelle débouchent les accès à de nombreux magasins très fréquentés et au centre commercial Saint-Sébastien. La réaction de la police ne se fait pas attendre devant cette menace potentielle de perturber le train du commerce en ce dernier week-end avant les fêtes. Les GJ ont en effet des antécédents de blocages extrêmement efficaces en terme de pertes économiques de grandes enseignes ces dernières semaines dans le Grand Nancy et on imagine que la Préfecture a donné des ordres très stricts contre cette atteinte à l’économie. La police qui barre le marché gaze massivement et sans sommation toute la place et la masse de personnes pourtant jusque là non violentes, déclenchant un premier mouvement de panique. Tout le monde court partout en pleurant, s’engouffre dans les magasins, nous voilà une vingtaine de personnes réfugié-e-s dans une bijouterie. La gérante se montre compréhensive. Chacun-e s’inquiète de son voisin-e, on rince les yeux des plus mal-en-points.

Puis le cortège se reconstitue rapidement sur la place. La haine monte devant cette violence gratuite. Des personnes s’indignent qu’une personne âgée en fauteuil-roulant en tête de cortège se soit faite gazer à bout-portant. Une personne pleure de rage, les yeux rougis et irrités, et me dit en criant : « j’étais pacifiste, c’est fini ! Le pacifisme c’est de la merde !!! ». Une autre personne qui ne doit pas être habituée aux manifs et voyant mes lunettes, me demande des conseils pratiques pour s’équiper la prochaine fois, nous échangeons des recettes à base de Maalox. Apprentissages et prises de conscience sont rapides sur le terrain !

Puis le cortège, reprend sa déambulation dans la ville. L’ambiance a changé. Le gazage a soudé la foule. Tou-te-s solidaires, maintenant c’est clair qu’il y a 2 camps : nous et elleux (ça me rappelle le témoignage d’un GJ vu sur Youtube : « ce que Macron réussit à faire, c’est rassembler les Gueux ! »). L’indignation est palpable ainsi que la détermination à affirmer le droit à manifester. C’est comme si les flics avaient gazé la « démocratie ».

Après quelques rues la Place Stanislas est atteinte sans encombres. On ne s’y attarde pas. Le cortège contourne la mairie dont l’entrée principale donne sur une rue étroite dans laquelle s’entame alors un face-à-face interminable. Cars de CRS se tiennent à un bout de la rue et la foule de l’autre, l’entrée de la mairie au milieu… les premières déflagrations détonnent. Les nuages piquants se déploient, les palets pleuvent. La guerre est déclarée par la police.

Quoique les médias en diront, la foule restante ne se résume pas à une bande d’irréductibles « casseurs » en marge. Elle se constitue encore de plusieurs centaines de personnes, avec et sans GJ, avec et sans cagoule, encore des hommes et des femmes de tous âges et d’horizons différentes. Un couple de la soixantaine sous ses masques de plongée, des mères de famille, de jeunes banlieusards, des travailleur-euses, des chomeur-euses, des teufeur-eus-es posant même brièvement du son dans le nuage, des anarchopunks aux crêtes flamboyantes.

Beaucoup de visages découverts et de téléphones filmant et photographiant sans arrêt. Pas mal de RG se confondant avec les manifestant-e-s, sans leur brassard « police » mais reconnus.

La foule ne fronce pas un sourcil face aux provocations policières. Elles ne feront que repousser le niveau de radicalité plus loin. Pendant plus d’une heure, d’innombrables grenades lacrymogènes et grenades assourdissantes éclatent, des charges sont menées, cela quasiment sans sommation. Une sommation est faite, les flashballs sont sortis mais la foule répond : « sommation on t’emmerde ! ta gueule ! Le pouvoir au peuple ! ».

Tous projectiles volent : des cailloux, des canettes, des patates, des œufs, offrant le spectacle des CRS dégoulinant d’une omelette visqueuse. D’autres CRS ont l’uniforme égayé par quelques traces de peinture jaune fluo.
Les palets de lacrymos sont renvoyés à l’envoyeur.
Des distributeurs sont mis hors service.

Il règne une grande bienveillance et solidarité entre les manifestant-e-s. On se parle, on se tutoie, on s’échange des dosettes de sérum physiologique et des conseils (« attention aux RG, cache ton visage ! Ne prends pas de photos ! Ne te frotte pas les yeux ! Ramasse les palets avec des gants ! ». On prend soin les un-e-s des autres. On est attentif-ves, on se surveille, on se dégage, on se soutient.
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Les gen-te-s sont organisé-e-s, y compris au niveau légal et médic. Un numéro d’un-e avocat-e est disponible en cas de besoin. Une équipe médic visibilisée par des blouses blanches et des croix rouges panse la plaie du scalp d’une personne de la soixantaine. Ces medics restent bien au derrière et ne seront plus présents dans les pires moments. Ielles semblent plus à l’écoute de leurs protocoles qu’au consentement des personnes. Il y a aussi des medics non visibilisé-e-s qui interviennent.

On laisse passer les dames précieuses passant par là qui retroussent leur nez devant cette agitation sociale et ces odeurs de poudre.
Un gérant d’hôtel luxueux qui sort insulter la foule : « laissez nous travailler, dégagez fainéants ! » se voit répondre : « ta gueule bourgeois, on s’en fout de ton fric ! Le peuple se bat pour la liberté ! ».
Les RG habillés comme des manifestants, quatre mecs au cheveux courts, se font huer : « t’as eu ta prime, collabo, maintenant tu veux nous mater ? »

Une personne trop isolée devant se fait interpeller, est menottée et montée dans la voiture de police. Un groupe s’avance en s’écriant : « libérez notre camarade ! », et la réponse directe est une violente salve de grenades assourdissantes lancée par la police pour assurer son retrait.

Ce nouvel épisode marque un autre tournant, l’énervement ne fait que grandir. Il doit être 17h, la nuit de décembre est tombée. La foule continue de se défendre tout en se dirigeant vers la voie du tram, la grande allée du centre ville remplie de boutiques. Les client-e-s venu-e-s faire leurs emplettes de Noël courent se cloîtrer dans les magasins. Un passant sorti de sa boutique filme la scène avec son téléphone et s’exclame, effaré : « c’est incroyable comment la police écrase le peuple ! »

C’est le chaos, les flics sont complètement débordés. La voie de tram est le siège d’une riposte générale. Ce sont des poubelles, des cocktails, des pavés arrachés à la rue et des grilles d’égout qui volent en direction des flics tandis que les grenades pètent dans tous les sens. C’est maintenant toute la foule qui occupe la grande rue et scande : « CRS : S.S. !!! »

La foule est encore transgénérationnelle et mixte, hétérogène mais coordonnée dans l’action. Elle remonte stratégiquement la rue en la ponctuant de barricades improvisées sur son passage pour bloquer la progression de la ligne bleue : des tas de cartons sont enflammés, les pots de fleurs géants sont renversés sur la voie, un bus venant d’une perpendiculaire est bloqué pour faire barrage ainsi que quelques voitures particulières. L’embouteillage est très atypique. On laisse laisse passer un vehicule de pompiers en intervention. Les flammes fleurissent, les sirènes s’affolent.

La situation devient extrêmement tendue. C’est le moment de se disperser. La ville tranquille est touchée au coeur, fouettée par le vent insurrectionnel.

Et ça n’est que le début.

(Ce texte n’est qu’un témoignage et ne prétend pas relater une vision d’ensemble de la manif. Un autre témoignage est disponible ici)