Anarachnea, ou quand les Araignées nous enseignent l’autogestion.



L’été à Nancy comme ailleurs, c’est pas exactement la folie du mouvement social. Les manifs ne battent pas leur plein, plus trop de luttes, les étudiant.es parti.es, les militant.es dispersé.es dans tous les coins... A toi, ami.e travailleureuse qui bosse pendant ces mois chauds, à toi, camarade chômeureuse qui n’a pas les moyens de partir, à toi compagnon.ne qui vient de lire le dossier de CQFD et qui ne veut pas grossir le rangs des "gens qui seraient mieux chez eux qui vont dans des endroits qui seraient mieux sans eux", à toi militant.e connecté.e qui lit Manif’Est pendant tes vacances, je t’offre cet article.
(Tu parles d’un cadeau)
L’absence (apparente) de luttes et de lutteur.euses avec qui en discuter est propice à l’introspection et aux analyses futiles comme celles que je te propose aujourd’hui.

Avertissement : ce texte est truffé d’anthropomorphismes et de transpositions de sociologie humaine sur les sociétés non-humaines qui n’ont rien demandé. Et vice-versa. Pardon. C’est d’ailleurs une perversion odieuse de la science à des fins politiques. Un.e religieuxses ou une personne de droite aurait fait la même chose, je l’aurais agonie d’injures ignominieuses, eh ouais chuis de mauvaise foi.

Il est souvent dit que la nature nous montre la voie, et c’est souvent vrai. Un nombre incalculable de pratiques sociétales humaines ne sont que de pâles copies de comportements animaux, sans compter les « inventions-géniales-qui-révolutionnent-la-société » qui sont entièrement basées sur un « plagiat-sans-copyright » de phénomènes naturels. « Allons ! » me direz-vous. « Ce qui distingue l’Homme (avec un grand Hache) de l’animal, c’est l’intelligence, sa capacité à s’adapter à l’environnement et tout. L’animal, lui, est primitif. Point. ».
Est-ce là tout ? Raisonnement simpliste et primitif ! Toute construction sociale ou mentale qui s’éloigne un peu trop de « l’intelligence » humaine est alors considérée comme primitive, animale, stupide, etc. On ne considère pas ça comme de l’intelligence d’ailleurs, mais comme de l’instinct. Au mieux. N’oublierions-nous pas un peu vite que l’humain.e n’est qu’un.e bête animal comme les autres ? Par conséquent, en suivant ce raisonnement spéciste, l’intelligence humaine ne serait que de l’instinct ? Eh bien non puisqu’iel est humain.e, donc intelligent, élémentaire.

Bref, nous dérivons, je sens que t’as besoin d’exemples concrets. Les fourmis, tiens. Comme une foultitude d’Hymenopterae (le groupe auquel appartiennent les fourmis si t’as suivi), ce sont des animaux.ales sociaux.ales, avec une structure sociale complexe, une hiérarchie, des ouvrier.es, des chef.fes, des soldat.es, tout pareil que les humain.es ! Alors que ce sont des insectes, des « animaux-primitifs-justes-bons-à-être-écrasé.es ». Ah, mais c’est un mauvais exemple, ce sont des fascistes militaristes, d’ailleurs, certaines espèces pratiquent l’esclavagisme (on parlait de repompage des sapiens sur les autres animaux.ales, non ?).

Dans le même groupe des Hyménoptères, les abeilles, bien connues aussi. Mais elles, elles sont communistes, comme les Schtroumpfs (pas comme les Bolcheviks, hein, on parle de communisme, au sens marxiste) : une reine, des ouvrières. Les ouvrières œuvrent pour le bien de la communauté, elles vont chasser, prélever des matériaux de construction pour étoffer le nid, amasser de la nourriture, cuisiner, nourrir les larves, et skaetera. D’ailleurs, bel exemple d’évolution plus étoffée que chez les primates bimanes, elles ont mis au point des sociétés matriarcales, se passant presque complètement de la présence de mâles. Chez les abeilles (et les guêpes et les fourmis d’ailleurs), les femelles ne tolèrent les mâles que pour le seul côté indispensable : la reproduction [1]. Donc : la future reine s’accouple avec un mâle au hasard, et ensuite le sperme est stocké dans un coin (la spermothèque) de son abdomen. Et vlan, elle part fonder son essaim, et pondre toute la saison sans mec. Lui, y dégage, y sert pu à rien, y crève rapidos. Et la reine ne pond que des femelles toute l’année, vu que les gars servent à rien ! [2]
Ce qui remet les choses à leur place, hein ? Bon, ça reste grave hiérarchisé tu noteras. La reine qui pond toute la journée et les ouvrières qui bossent jusqu’à la mort, c’est pas exactement un modèle de société de ouf.

Mais, attends ! Atta, atta, reste là deux secondes, j’ai mieux. Pour poursuivre mon raisonnement sur l’intérêt du comportement social des animaux.ales non humains, on va rester dans le clade des Euarthropodes, mais on va passer des Hexapodes vers les Chélicérates, plus précisément les Arachnides de l’Ordre des Aranéides, autrement dit, les Araignées, suis un peu ! Il est bien connu de toustes que les Araignées sont des créatures hideuses qui se cachent dans les coins les plus sombres des habitations pour nous pomper le sang jusqu’à la dernière goutte, ce qui en fait des bestioles pas très chouettes [3].
Malgré tout, dans la flopée des 45 000 espèces connues des humain.es dans ce joli groupe des Araignées, on peut s’attarder sur une petite vingtaine d’entre elles, qui ont un mode de vie pour le moins singulier. Alors que, comme chacun.e sait, ces bêtes sont des chasseureuses solitaires, cruel.les et sans pitié, prêt.es à bondir sur leur proie (mouche innocente, papillon joli, bébé humain, etc.), d’autres se la jouent plus Kropotkine que Stirner (foutredieu ! Quel anthropocentrisme/anthropomorphisme ! Je vais me réciter 3 « je vous salue Darwin » et 5 « notre LUCA »).

Adoncques, certaines ont fait le choix (enfin, la notion de « choix » est un peu finaliste, elle dépend de la croyance scientifique ou théologique) de vivre en communautés de quelques centaines à quelques milliers d’individus [4]. Elles tissent ainsi des toiles communes, allant jusqu’à 1 200 m3 ! Énorme pour de si petites araignées, dont la taille est généralement inférieure au centimètre… L’union fait la force ? Et à quel point, puisqu’elles peuvent capturer des proies 770 fois supérieures à leur propre poids… Ce qui n’est pas sans rappeler la logique proudhonienne ! Deux personnes font en une heure ce qu’une autre personne seule serait incapable de faire en deux heures… [5]
Ainsi donc nos petites araignées vivent en bonne intelligence, chacune au même niveau, en harmonie, et sont capables, ensemble, de prouesses énormes pour leur taille… Et c’est la collectivité dans son ensemble (ou l’ensemble des individu.es, ok, je t’ai vu froncer les sourcils) qui récolte les fruits de ce travail commun, et non quelques privilégié.es ! Si on veut aller plus loin, on remarque quelques trucs sympas : contrairement aux sociétés d’insectes, pas de hiérarchie donc, mais pas non plus de spécialisation des tâches, ni de déterminisme lié à la naissance. Dans la plupart des cas, les individu.es mâles et femelles ont globalement la même taille (la femelle est souvent un poil plus balèze, normal), et dans tous les cas, ont le même statut et la même fonction. Si tant-est qu’on puisse parler de fonction, puisque l’interdépendance est limitée par l’absence de spécialisation. Bon, et là on retrouve un truc logique : les femelles sont plus nombreuses, jusqu’à 10 fois plus que les mâles. Bah ouais, d’un point de vue reproductif, faut bien dire qu’y a pas besoin d’en avoir beaucoup des mecs...

Allez, je t’entends aussi dire : ce n’est pas de l’intelligence, puisque c’est l’ensemble des organismes des sociétés d’insectes (ou d’araignées) qui forme la cohérence, pas les organismes eux-mêmes. Pas faux. A ceci près qu’il nous faut alors revoir notre définition de l’individu.e : on parle ici de super-organisme plus que d’ensemble d’organismes. L’individu.e en soi est indissociable du groupe, et interagit comme un organe, ou une part du groupe (ici super-organisme). Du coup : peut-on encore parler d’individu.e ? Le cauchemar de Ravage éditions !
L’organisation de l’ensemble des actes des individu.es entres elleux est mû par la stigmergie, qui pourrait correspondre aux influx nerveux reliant les organes d’un.e animal entre eux. Pour les humain.es, peut-être serait-il temps de revoir ces mêmes notions ? Que l’individu s’efface devant la collectivité ? Tant que l’individualité primera devant le souci du bien-être du groupe social, l’autogestion restera un mot…
Argh, j’entends d’ici les individualistes, stirnérien.nes, appelistes et toto.es de tout poil s’étrangler de ces propos !
Bon, et pis faut dire que je t’ai gardé une bonne morale. Y’a pas plus de stigmergie que de super-organisme chez les araignées, ça c’est bon pour les hyménoptères sociaux à la sauce marxo-lénino-stalino-maoiste. Des bonnes usines avec une leadeure suprême, une vie dédiée au travail et une non-existence en dehors de la société-communauté. Communauté qui devient autant une prison qu’un abri tant la dépendance est forte.
Chez nos araignées sociales ? Pas de déterminisme, spécialisation ni interdépendance on a dit. Donc, oui, des individu.es, bien individualisé.es mais cependant une entraide forte. Tu la vois la société anarchiste idéale et sans compromission ?
Allez, ça va mieux, tu respires ?

Bon, j’arrête là parce que Darwin en est à son 72e looping dans son cercueil là, j’ai le respect des mort.es quand même.
Nan j’déconne.


Article (largement modifié et amendé) originellement paru dans le premier et dernier numéro de feu Stella Nera, apériodique de feue CuLiNa au printemps 2012.
Illustration : Bryce McQuillan - Femelle de Delena cancerides, araignée sociale australienne. Photo libre de droit tirée de species.wikimedia.org.



Notes

[1Chez les abeilles en question s’entend ! Parce que dans le cas d’un paquet d’insectes (et d’autres bestioles), les mâles ne servent même pas à la reproduction, les femelles pondent sans fécondation croisée : ça s’appelle la parthénogenèse. Chez ces bestioles, les mâles tendent à disparaître. Bah ouais, en évolution c’est l’utilité qui fait la continuité ! En gros, si c’est un avantage évolutif, c’est perpétué, si ça sert à rien, bah... Ça tend à pas se perpétuer quoi. Les mâles servent à rien > les mâles disparaissent. Tavu, la non-mixité ça existait avant le féminisme !

[2Comme quoi les mascus n’entravent que dalle. Plutôt que de traiter les féministes de féminazies (alors que les nazi.es n’étaient pas notoirement féministes, ni misandres), ils auraient dû les appeler féminoptères, fémhymenoptères ou un truc du genre. Pasque là, c’est quand même une société qui craint un brin quand t’as des gonades mâles !

[3Spoiler : y’a pas d’araignée hématophage, et les piqûres qu’on t’a affirmé que c’était une araignée, eh ben c’est pas une araignée. Et au cas où : y’a 1 700 espèces en fRance, et y doit y en avoir 2 ou 3 qui sont capables de traverser notre peau... Sinon, sur les 45 000 sur notre planète, même pas 100 peuvent entraîner une réaction (t’entends, une REACTION !) de notre organisme, et 15 sont dangereuses. Alors tu t’calmes, tu poses cette savate et la prochaine fois que tu croises une araignée tu lui causes poliment !

[4Jusqu’à 50 000 de ce qui a été observé. Tavu, ça c’est de la Commune autogérée !

[5Damn, encore ! Est-ce là la transposition des logiques humaines sur les sociétés animales ou de l’inspiration liée à l’observation ? Foutrechie, on ne sort pas de ce point de vue situé.