Relents d’égouts #6 - Complotistes, anti-complotistes, anti-anti-complotistes…



Rubrique consacrée à l’actualité des conspis, des confus et d’autres cons… faisant, directement ou indirectement, le jeu de l’extrême droite.

Selon la presse nationale et les grandes chaînes de télévision, un sondage publié début janvier 2018 indique que près de 80 % de la population française adhérerait à une ou plusieurs théories du complot. Des chemtrails au projet occulte d’un gouvernement mondial en passant par les hypothèses alternatives sur les attentats du 11 septembre 2001, on sait que les rumeurs vont bon train et qu’elles alimentent les pires fantasmes conspirationnistes… pour la plus grande joie des extrêmes droites.

Pour autant, quand on voit que cette étude a été commandée par la Fondation Jean-Jaurès, proche du Parti socialiste, et que les médias possédés par les grands groupes financiers la relaient abondamment, cela a de quoi rendre méfiant. Tandis qu’elle était jusqu’à il y a quelques années presque exclusivement conduite par des groupes fortement engagés contre l’extrême droite, généralement anticapitalistes et libertaires, la lutte contre les théories du complot est aujourd’hui devenue totalement mainstream. Ce qui encourage certain.es à dénoncer un complot des anticomplotistes, suspectant que le complotisme ne serait que le fruit de l’imagination de politiciens et de journalistes à la solde du grand capital. Si seulement…

Pour en revenir à l’enquête, comme le montre un article d’Arrêt sur Images, les plateaux télé en ont offert « une présentation dramatisante » avec l’exagération de certains chiffres et la transformation de certaines questions. L’étude en elle-même pose par ailleurs de nombreux problèmes. À commencer par le fait qu’elle ne laisse pas la possibilité aux sondé.es de répondre « ne se prononce pas », même quand ils et elles ignoraient jusque-là les thèses qu’on leur soumettait pour avis. De plus, l’enquête mélange ce qu’elle appelle des « théories complotistes » de niveaux très différents, depuis l’idée que « Le virus du sida a été créé en laboratoire et testé sur la population africaine avant de se répandre à travers le monde », ou celle suivant laquelle « Il existe un projet secret appelé le “Nouvel Ordre Mondial” et consistant à mettre en place une dictature oligarchique planétaire », qui sont de vraies thèses conspirationnistes, avec d’autres comme l’idée que « Le ministère de la Santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins ». Si cette dernière est discutable, elle ne se situe pas sur le même plan. Thèse du sondage qui cumule le plus d’opinions favorables (55 % de personnes tout à fait d’accord ou plutôt d’accord), elle rencontre une adhésion alimentée par les scandales sanitaires et révélations de lobbying des laboratoires pharmaceutiques, jusqu’à la position ambiguë de la ministre de la Santé sur la question.

Il y a donc des questions de différents ordres, et les médias les plus institutionnels ont beau jeu de tout mélanger pour dénoncer le complotisme populaire, on aurait cependant tort de s’arrêter là (cf. « Relents d’égouts » #4, RésisteR ! #50, juillet 2017). Certaines réactions de rejet de la critique dominante du conspirationnisme conduisent à une position anti-anticomplotiste… qui n’est pas sans rappeler la position « anti-antifa » dont se réclament des militants de l’extrême droite radicale : sous couvert de dénoncer « le système », les démocrates bourgeois et les médias aux ordres toujours prompts à rejeter l’extrême droite à la veille d’une élection (pas dans leur ligne éditoriale ni parmi leurs invité.es, mais c’est une autre affaire), on assimile la lutte antifasciste à la défense du système, et la lutte « antisystème » à la lutte anti-antifasciste.

Le conspirationnisme n’est pas un faux problème fabriqué par les médias. C’est bien une idéologie qui se développe, et ce de façon notable en France [1] depuis les attentats du 11 septembre 2001. Internet a certainement facilité sa propagation, offrant à de multiples individus et groupes la possibilité de diffuser leurs propres « informations » et analyses, et de contourner les médias institutionnels privés ou publics comme la presse militante. Il y a certes une forte responsabilité des politiciens et des médias dans le rejet grandissant que leurs discours inspirent depuis deux décennies… mais après ? On ne peut pas plus botter en touche ici que face à la montée des idées racistes, identitaires et sécuritaires, dont les mêmes sont également responsables.

La désaffection vis-à-vis des institutions peut être révolutionnaire mais elle peut aussi bien être parfaitement réactionnaire. Quand la critique adressée aux journalistes ou aux scientifiques [2] conduit au scepticisme généralisé, quand on pratique le soupçon systématique en se demandant, face à chaque information, d’où son auteur parle, on en vient à ne tolérer de parole qu’en provenance d’auteurs de son bord, à s’entourer de gourous et à tourner en vase clos. La saine critique se transforme alors en son contraire : de la recherche de la vérité, on passe au relativisme (« chacun sa vérité »), à la « post-vérité » et aux faits alternatifs comme Trump et Cie. Cet état d’esprit X-Files ou Matrix est amusant avec la science-fiction, mais il l’est beaucoup moins quand il se prend au sérieux.

L’idée de la conspiration d’une élite contre la population n’est pas seulement désarmante de bêtise. Elle est politiquement désarmante quand elle conduit à considérer que les peuples ne peuvent être que des marionnettes au profit de clans parmi les puissants. Il ne s’agit évidemment pas d’être naïf et de croire que les États entretiennent des « services secrets » pour opérer en toute transparence, ni que la diplomatie et les intérêts sonnants et trébuchants sont étrangers à leurs orientations. Que les uns et les autres tentent d’intervenir dans les conflits, qu’ils appuient tel ou tel camp, c’est de notoriété publique. Ce qui est désarmant, c’est de considérer que les choses s’arrêtent là. C’est de voir, comme les conspirationnistes l’ont fait, derrière les soulèvements populaires du monde arabe en 2011, la main de la CIA ou d’Israël. C’est de réduire les hommes et les femmes qui entrent en lutte à des troupes manipulées par ceux qui tentent de faire avancer leurs intérêts, c’est de condamner ces luttes à l’échec alors que rien n’est joué. C’est d’enjoindre à soutenir le bon clan parmi les puissants, sous le motif que les peuples ne seraient capables de rien.

Voilà pourquoi sur le fond, l’extrême droite se nourrit de la montée du conspirationnisme depuis deux décennies. À l’initiative collective et émancipatrice, le conspirationnisme oppose une vision prétendument lucide, au fond très opaque et défaitiste, où les peuples doivent se mettre au service de bons dirigeants pour espérer déjouer d’autres dirigeants. Le complotisme est bien un poison, et quoi qu’en disent les médias dominants, nous n’avons aucune raison de cesser de le combattre.

Raph

Article paru dans RésisteR ! #53 le 20 janvier 2018.

Précédents épisodes :



Notes

[1L’enquête de la Fondation Jean-Jaurès offre d’ailleurs des données intéressantes à ce sujet, notamment sur les tranches d’âges : les gens qui se sont politisés à partir de 2001 restent globalement plus favorables aux thèses complotistes.

[2L’enquête révèle ainsi une adhésion minoritaire mais non négligeable à la possibilité que la Terre soit plate (9 % tout à fait ou plutôt d’accord).

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