GrosGnon devient dégagiste : Virons le premier de la classe !



« Qui a un crâne d’œuf, pense comme un bœuf. »
Proverbe dédié au cornac de mammouth

Notre cher ministre de l’Éducation nationale vient enfin de promulguer les nouveaux programmes du nouveau lycée. On sait déjà que les objectifs principaux de cette réforme du lycée et du bac sont, d’une part, de supprimer le bac comme diplôme général et national, et de faire des élèves les « auto-entrepreneurs de leur réussite » – ou de leur échec s’ils n’ont pas accès aux clefs et arcanes du nouveau système ; et, d’autre part, de réduire le nombre de profs – ces fainéants, qui sont tellement mous qu’ils ne se mettent même plus en grève, trop facile de faire des réformes ! Sauf que certains de ces fainéants commencent à ruer dans les brancards. Ici et là, en Ille-et-Vilaine, en Haute-Garonne, et depuis quelques semaines en Meurthe-et-Moselle, des enseignant.e.s se regroupent en collectifs pour dire tout le mal qu’ils pensent de ces réformes.

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Adieu au lycée général, vers le lycée spécialisé !

Un nouveau système de spécialités est mis en place pour le baccalauréat général, système qui est une destruction pure et simple de l’aspect général dudit bac. Les spécialités choisies représenteront une part décisive de l’évaluation finale – en fait, même pas finale, puisque les deux matières de spécialités verront leurs épreuves organisées avant les épreuves finales (philosophie et un grand oral dont on ne sait à l’heure actuelle strictement rien), afin que les notes soient intégrées dans Parcoursup. Ces spécialités seront déterminantes pour l’orientation post-bac (via Parcoursup, là encore). Donc, les élèves devront choisir leurs spécialités dès le milieu de seconde, en fonction de leur éventuelle future formation. Mais, en fait, il faudra, choisir dès la troisième, car comme tous les lycées ne proposeront pas toutes les spécialités et options, il faudra que l’élève de seconde (qui a 14-15 ans, en règle générale) vise tel ou tel établissement, en fonction d’une hypothétique poursuite d’études lorsqu’il aura 17-18 ans ! Les parents avisés reproduiront le système actuel et conseilleront à leur progéniture de faire maths-physique ou maths-SVT, car c’est bien connu les maths, ça ouvre à tout… De même, les parents avisés sauront que certaines spécialités sont du pipeau ou de la poudre de perlimpinpin.

Il faut ajouter que, comme les programmes de terminale des nouvelles spécialités ne sont pas connus et ne le seront sans doute pas avant la fin 2019, voire le début 2020, les élèves actuellement en seconde devront donc choisir leurs spécialités en partie « à l’aveugle »…

Il est d’ailleurs intéressant de noter que si les spécialités scientifiques sont bien différenciées et précises : mathématiques, sciences physiques, sciences de la vie et de la terre, etc. ; les spécialités littéraires sont, quant à elles, « transversales », à savoir : « histoire, géographie, géopolitique et sciences politiques », « humanités, littérature et philosophie », « littératures, langues et civilisations de l’Antiquité », « langues, littératures et cultures étrangères », bigre ! En fait, on peut soupçonner que ces énoncés pompeux cacheront des enseignements, sur le papier ambitieux, mais de l’ordre du survol culturel dans la réalité. L’un des arguments de la disparition des séries était la faiblesse des séries littéraires. Pour y remédier, Blanquer, Mathiot et consorts n’ont rien trouvé de mieux que de les remplacer par de l’esbroufe. C’est pas grave ! C’est avant tout les filles qui choisiront ce genre d’enseignements, surtout celles venant des classes les moins bien dotées culturellement, pourquoi se gêner ? On les amusera pendant deux ans et après… Blanquer, comme Macron, n’aime que les premiers de cordée…

En résumé, un lycée spécialisé, c’est-à-dire scientifique, pour les uns et un lycée transversal (c’est-à-dire bas de gamme) pour les autres. Quant à ceux qui choisiront la voie technologique (et il faudra qu’ils aient déjà choisi un enseignement optionnel dans ce sens en seconde, autant dire que ce n’est pas gagné !), les enseignements généraux seront pour eux un peu moins… généreux (baisse des horaires, fin de l’adaptation des disciplines comme les mathématiques aux besoins à leurs spécialités, etc.). Et je ne parle pas du lycée professionnel, où les horaires d’enseignement, en particulier général, vont fondre : au lieu de 380 heures de français – histoire-géographie et EMC, il n’y aura plus que 267 heures. En maths, on passe de 181 à 140 heures (ou 171). En langues, de 349 à 265 heures.
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Des enseignements… sans enseignants !

L’architecture des nouveaux programmes comportera en plus de ces enseignements transversaux, des regroupements de matières ou des nouvelles spécialités. L’élève pourra ainsi choisir la spécialité NSI (numérique et sciences de l’informatique), au cas où son lycée la proposerait. Mais, il faudrait qu’il y ait des profs formés pour ça, or – manque de bol ! –, il n’y en a que bien peu. Résultat : les bonnes volontés sont appelées à se former à la fois sur internet et lors de cours pendant leurs vacances, pour être capables d’enseigner cette nouvelle matière. Blanquer, très pratique, invente le programme et se pose ensuite la question des moyens…

Le programme commun – ne vous trompez pas, nous sommes bien loin de Marchais-Mitterrand –, commun à tous les élèves, comporte un enseignement scientifique pour tous (y compris ceux qui auront choisi en première les spécialités maths, physique et SVT). Mais là encore, comme il ne s’agit pas d’un programme disciplinaire, il n’y a pas de profs spécifiquement formés. La lecture du programme en question, pour les classes de première, montre qu’il faut, pour l’enseigner, avoir des connaissances en physique, en chimie, en biologie, en mathématiques (très peu, en fait), en histoire des sciences et même… en musicologie [1] ! Panique à bord ! Où les lycées vont-ils trouver des volontaires compétents ? Je suppose qu’on filera ces heures de cours à un prof de sciences physiques ou de SVT qui, à cause de la réforme, aura perdu une partie de ses heures de cours. De plus, dans un lycée à dominante scientifique, les élèves vont s’emmerder à cent sous de l’heure, alors que face à des élèves ayant choisi des spécialités « littéraires », cela risque d’être un peu… ardu. Mais, comme ce n’est pas évalué en contrôle continu, si le programme n’est que survolé, ce n’est pas bien grave…

Des programmes délirants

Exemple type du programme délirant : celui de l’option « histoire des arts » en seconde. À la lecture, on se dit que c’est digne d’un programme de fac. Il s’agit d’étudier cinq « foyers » artistiques, plus exactement cinq foyers géographico-historico-culturels, choisis dans chacune des cinq périodes historiques proposées par le programme. Parmi ces cinq « foyers », doivent figurer au moins deux foyers ni européens, ni occidentaux au sens large. Exemples de foyers extra-occidentaux : la Chine des Han, du IIIe siècle avant J.-C. au IIIe siècle après J.-C. ; Al-Andalus, du VIIe au XVe siècle ; le Yucatán, du XIe au XVIe siècle ; l’Inde moghole, du XVIe au XVIIe siècle ; le pays dogon, du XIXe au XXe siècle (avec points de vue rétrospectifs remontant aux XIVe et XVe siècles) ; etc. Il est sûr qu’il y aura beaucoup d’enseignants pour pouvoir faire cours sur des sujets aussi pointus ; mais, pas de problème !, il ne s’agit que d’aborder – ou saborder, au choix – ces foyers géographico-historico-culturels en neuf heures : un beau survol, deux trois images projetées en classe, et tout le monde sera content.

Une réforme imposée au pas de charge, dont le seul vrai objectif est de réduire le nombre de profs, de les rendre éventuellement polyvalents, et, ce, au détriment de leur formation. Une réforme poudre aux yeux, avec des enseignements en apparence ambitieux, mais bien souvent vides.
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Concurrence généralisée

Comme le but est de remplir les salles de cours – 35, 36, pourquoi pas 38, 39 ou 40 élèves par classe, il faut que l’Éducation nationale devienne rentable ! –, les spécialités et options n’ouvriront pas dans tous les bahuts. Blanquer, dans sa grande générosité, annonçait que la grande majorité des lycées proposerait 7 des 12 spécialités possibles et que certaines spécialités « rares » seraient proposées dans des établissements peu attractifs, comprendre des bahuts de zones socialement et culturellement défavorisés. Pourquoi pas ? Sauf que, dans les faits, ce n’est pas vraiment ce qui se passe. Surtout, si on considère non plus seulement les spécialités, mais aussi les options. Certains lycées vont ainsi perdre une partie de leurs options artistiques. En Meurthe-et-Moselle, c’est par exemple le cas d’un bahut comme Bichat à… Lunéville, cité, particulièrement florissante à tous points de vue. Quand on sait que ces options permettaient aux gamins d’aller à des spectacles de danse, d’opéra, etc., on comprend bien que ce n’est pas fait pour des semi-bouseux. Qui a dit que l’école devait promouvoir l’égalité des chances, et puis d’ailleurs, on est pas tous égaux. Quant aux spécialités « rares » pour les bahuts défavorisés, si l’on examine le cas de Georges-de-La-Tour, à Nancy, on se dit que le rectorat n’a pas dû entendre la petite musique de Blanquer : 5 spécialités et parmi les plus courantes, point barre ! On va quand même pas se casser le cul pour les gamins du Hautdul et du Champ-le-Bœuf !

Comme la part du contrôle continu devient plus qu’importante dans la réforme du bac, avec des évaluations régulières en première et en terminale (bonjour le boxon à organiser ! mais ne vous en faites pas, on vous a dit que c’était pour faire des économies – non ? on vous l’a pas dit ? – et, donc, ça sera encore du travail administratif en plus pour ces faignants de profs…), donc, le contrôle continu dans les algorithmes de Parcoursup ne sera sans doute pas valorisé de la même manière quand on est à Georges-de-La-Tour ou à Poincaré. Les gosses de pauvres, après leur échec à Parcoursup, ils pourront s’offrir un rattrapage avec Parcourstup, ou comment devenir le caïd du quartier…

En gros, chaque bahut va essayer de vendre son « offre de formation » au mieux et tenter de décrocher les spécialités et options les plus valorisantes. Comme, par ailleurs, Blanquer envisage de remplacer le Cnesco (Conseil national d’évaluation des politiques scolaires), organisme indépendant qui produisait des études sur, par exemple, les inégalités territoriales en matière d’offre éducative, par un service administratif aux ordres pour évaluer les bahuts, on imagine que les « résultats » des évaluations à la sauce Blanquer risquent de devenir déterminants pour la survie des spécialités et options, voire à terme des établissements. Parce qu’il ne faut pas se leurrer, le but, c’est pas juste de supprimer 2 600 postes cette année, c’est de faire mieux les années prochaines…

Enfin, cerise sur le gâteau, les élèves ne seront plus regroupés par classe en fonction de leurs spécialités, mais par « division », de manière à rentabiliser les lycées, c’est-à-dire supprimer des postes pour les matières du tronc commun.

Concurrence entre les lycées, entre les spécialités, entre les profs – parce qu’il va falloir se battre pour pouvoir obtenir par exemple des dédoublements de division, dédoublements qui seront à la discrétion des proviseurs –, etc. Avec Blanquer, bienvenue dans le nouveau monde, celui de la loi de la jungle…
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Blankzilla répond aux gilets jaunes

On pourrait continuer ainsi et décortiquer l’ensemble du machin pondu par Blanquer et ses acolytes, les programmes des spécialités « histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques » et « humanités littéraires et philosophie » valent en particulier le détour. Je vais juste me livrer à une petite comparaison entre les anciens et les nouveaux programmes de première d’éducation morale et civique. Blanquer doit particulièrement choyer cette discipline qui doit faire de nos chères têtes blondes des bons citoyens obéissants et disciplinés : la discipline de la discipline, en quelque sorte. L’ancien programme s’articulait autour de deux notions : la citoyenneté et la société de l’information. La première de ces notions comportait cinq entrées : la citoyenneté européenne, le vote, l’impôt, l’engagement et la défense. Il était prévu d’interroger les différents modes de vote existants, les types de fiscalité et leurs conséquences, l’engagement syndical, associatif, etc. En gros un programme d’éducation civique assez classique, même si, comme tout programme d’éducation civique, il était en partie orienté et pas très anti-autoritaire, mais bon, cela restait assez classique. La partie sur la société de l’information était centrée sur des notions plus pratiques de sécurité informatique, de notions juridiques liées à l’usage de l’Internet, de compréhension des flux d’informations, etc. Le nouveau programme est articulé autour de deux axes, les « fondements et fragilités du lien social » et « les recompositions du lien social ». On y apprend à distinguer et opposer l’égalité et l’équité (la rémunération au mérite, c’est quand même plus juste que la même chose pour tous !) ; les inégalités et l’expression du sentiment de déclassement (les gilets jaunes n’ont rien compris, il n’y a pas d’inégalités, juste des gens qui croient qu’ils sont négligés par la société, mais c’est pas vrai !) ; l’abstention et l’engagement (les gilets jaunes, c’est juste des gens qui ne veulent pas se syndiquer à la CFDT, qui ne votent pas ou mal, on leur offre un grand débat, ils ne viennent pas !) ; etc. Je force le trait, mais bien que ce programme n’ait sans doute pas été rédigé en réponse aux GJ, on peut y lire la vision libérale macronienne de la société. Rien, par exemple, sur la notion de service public, qui, me semble-t-il, est centrale dans la construction du lien social… et dans les revendications des gilets jaunes. Les seules « minorités » et les seuls « exclus » explicitement mentionnés sont les femmes et les handicapés. C’est pas avec ça que les gamins vont faire des vagues…

Spécial bonus : Blankozer rêve d’un poste de général

Le militarisme semble être une qualité non négligeable de Blanquer. Après avoir nommé un ancien gendarme, proviseur adjoint « chargé des questions de sécurité » dans un lycée de Seine-Saint-Denis, alors que les enseignants réclamaient des adjoint.e.s d’éducation, des assistant.e.s sociales, etc. ; après avoir proposé à des chefs d’établissements et à des inspecteurs du premier degré un « stage sur la gestion de crise » dans un camp militaire des Yvelines, formation assurée par la gendarmerie ; Blanquer voudrait imposer aux profs, comme aux militaires, un « devoir de réserve », les empêchant de dire hors de leurs heures de cours, tout le mal qu’ils pensent du système scolaire. « Je ne veux voir qu’une seule tête ! », semble être un des mantras favoris de Blanquer…

GrosGnon

Article paru dans RésisteR ! #60 le 19 février 2019.



Notes

[1Les rédacteurs sont eux-mêmes assez peu au fait des questions de musicologie, puisqu’ils indiquent dans les éléments historiques qu’un des aspects à étudier est « l’histoire des gammes, de Pythagore à Bach ». Or si Pythagore a peut-être élaboré la première théorie des intervalles, Bach, quant à lui, n’a fait qu’utiliser le tempérament égal d’Andreas Werckmeister (qui n’est d’ailleurs pas strictement égal). Il aurait donc fallu écrire « l’histoire des gammes, de Pythagore à Werckmeister »… Quant à dire que les intervalles sont « égaux » dans une gamme tempérée, c’est une imprécision mathématique : ils sont proportionnels. Imprécision grave, quand on sait que le chapitre sur le son est le seul qui est partiellement mathématique…

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