Gilles est noir !



Dans la nuit, quelques centimètres de neige ont recouvert d’un manteau blanc le village endormi. Devant la boulangerie, ce dimanche matin, Léon, un ancien de France Telecom à la retraite, sort du magasin, la baguette sous le bras et le journal régional à la main. Il rencontre Gilles, son jeune ami maçon, qui vient acheter quelques croissants pour ses nouveaux copains du rond-point. Migrant régularisé, Gilles est noir, Gilles est gilet jaune.

Léon aime monologuer avec Gilles, qui ne s’autorise à l’interrompre que rarement. Brandissant le journal, Léon de sa voix forte lit le titre à la une : « Ce samedi, plus de 800 gilets jaunes défilent à Nancy. »

— Crénom d’un chien ! Tu te rends compte, Gilles, ça fait plus d’un mois que vous vous gelez le cul autour

— Monsieur Léon, sauf votre respect, vous me racontez votre guerre. Nous, on y va crescendo. On est parti du diesel et on en est à réformer la constitution. Le règne de Macron ne tient qu’à un fil.

— C’est vrai que je ne m’attendais pas à ça ! Ce merdeux n’a que ce qu’il mérite ! Ce gommeux nous a pris pour des cons avec sa transition écolo. Les Français auraient dû se méfier. Un mec seul ou presque qui lance un mouvement politique à partir de ses initiales, j’avais jamais vu ça. Tu le sais mieux que moi, en maçonnerie on ne construit pas un édifice sans de solides fondations. Ce mégalo nous a pris pour des ignorants. Cet instruit n’a pas lu cet écrivain dont j’ai oublié le nom qui dit : « Le contraire de la connaissance ce n’est pas l’ignorance, c’est la certitude ! » Une chose est certaine : son credo « en même temps de droite et de gauche » est à la ramasse. À ce sujet, ne commettez pas la même erreur avec votre « ni ni » – « ni syndicat, ni parti politique ». Soit vous en deviendrez un, soit vous disparaîtrez, soit, et c’est à craindre, vous ferez le jeu des nationalistes, qui tiennent souvent les mêmes propos. Merde alors, t’en connais beaucoup des travailleurs pauvres qui votent à droite et des riches qui votent à gauche ?

— Vous n’avez pas tout à fait tort, Monsieur Léon. C’est vrai, au rond-point, j’ai entendu des propos contre l’immigration, l’homosexualité, les musulmans ou les juifs.

— Vous avez ouvert une petite fenêtre vers plus de justice. C’est bien, mais que tes nouveaux copains ne se trompent pas d’ennemis. Sais-tu qu’à la même heure où vous défiliez à 800 dans les rues de Nancy, ils étaient 5000 à Bruxelles à vomir sur l’immigration.

— Avec des gilets jaunes ?

— Certains oui, malheureusement ! L’heure tourne, je vais y aller. Je suis un vieux de mes luttes passées et tu es un jeune de tes luttes à venir. Avant de partir, je voudrais encore te dire que le système capitaliste est bien la cause principale de nos maux. C’est un système qui repose sur la loi du plus fort. C’est une évidence, mais parlerait-on d’ISF s’il n’y avait pas de fortunes ? C’est un système qui écrase les faibles, mais parlerait-on de SMIC si la loi n’autorisait pas le salaire d’un PDG à plus de 400 ou 500 fois celui du plus bas salaire de l’entreprise ? Enfin, c’est un système énergivore et consumériste qui détruit notre planète. À la transition écolo je réponds par la transition anti-capitalo !

— Vous êtes un peu utopiste, Monsieur Léon. Non ?

— George Bernard Shaw, un essayiste irlandais, disait à peu près ceci : « L’homme raisonnable s’adapte au monde ; l’homme déraisonnable s’obstine à essayer d’adapter le monde à lui-même. Tout progrès dépend donc de l’homme déraisonnable. » Tiens, la neige se remet à tomber, j’y vais. À la revoyotte mon Gilou !

Léon De Ryel

Article paru dans RésisteR ! #59, le 22 décembre 2018



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