Sa Seigneurie, la Très Haute Grandeur



« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde », écrit Albert Camus, dans Poésie 44. Il en va de même avec les personnes.

Le 15 avril dernier, François Ruffin était l’invité de l’émission « Questions politiques », sur France Inter, pour répondre à une batterie de journalistes trié-e-s sur le volet – on peut le dire, la fine fleur de la profession, dont la pertinence, l’indépendance, l’honnêteté, la curiosité et l’utilité sociale devraient être récompensées sur-le-champ par une Légion d’honneur en chocolat. Quoi qu’il en soit, en attendant, au moment d’évoquer « La Fête à Macron », le 5 mai prochain, événement dont il est l’inventeur, le député de la Somme s’est plu à expliquer que « Macron est l’incarnation d’une classe, celle de l’oligarchie, c’est le banquier de chez Rothschild – je n’en démords pas. Tous les jours, très clairement, il mène une politique au service de cette classe-là. Il a beau aller dans une école et dire qu’il n’est pas le “Président des Riches” – un mécanisme de dénégation… »

C’en était trop pour Ali Baddou, l’animateur des ébats, en plein trépignement devant la bonnette rouge de son micro. Il finit par interrompre la logorrhée de l’insolent insoumis. Il reprit avec exaltation la défense pro domo de Macron, disant sans détachement et avec autorité qu’« il est le “Président de tous les Français” ». Très fier de son effet, le petit soldat du journalisme porta à Ruffin l’estocade : « C’est votre Président, aussi, donc ! » Ce que l’impétrant finit par admettre, penaud et peiné.

Eh bien non ! Macron n’est pas le « Président des Français », mais le « président de la République française », ce qui est peut-être beaucoup et même déjà trop. La différence n’est pas une nuance. Les habitant-e-s de ce pays ne sont pas les sujets de cet individu – désignation qu’aiment employer les pandores –, fût-il élu dans un fauteuil à l’issue d’un incroyable et malheureux concours de circonstances. Les habitant-e-s de ce pays sont des citoyen-ne-s, réputé-e-s non serviles, quoi qu’en disent les services zélés du protocole.

Qu’il est bon de rappeler que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » et que « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune », ainsi que le stipule l’article Premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, inscrite dans le préambule de la constitution de la Ve République. Qu’il est triste, en revanche, de contempler la façon dont ce si simple principe est si mal appliqué.

Macron n’est pas le Président des Français. Cela ne l’empêche pas d’être le détenteur de titres et de prérogatives qui permettent malgré tout de situer l’importance historique, voire universelle, du personnage, grâce à sa pensée hyper complexe et aussi au fait qu’il parle couramment l’anglais des affaires. En tant que président de la République, il est de plein droit le grand maître de l’ordre national du Mérite et de celui de la Légion d’horreur : à ce titre, il a été élevé à la dignité de Grand-Croix, une coterie où il côtoie Vladimir Poutine, Albert II Grimaldi, Philippe VI Borbón y Grecia, Mohammed VI et Bachar al-Assad (jusqu’au 19 avril 2018, pour ce dernier…).

Lors de l’interview que l’Élysée a co-organisée avec TF1, le 12 avril, en pleine fanfaronnade, véritable petit fayot en passe d’obtenir quelques bons points ou d’améliorer son image, l’élève Macron a expliqué à Jean-Pierre Pernaut, maître d’école de céans, pour l’occasion, qu’il n’était pas le « Président des Riches ». Celui qui n’hésite pas à se prendre pour une étoile a juré – nom de Zeus ! – que « les riches n’ont pas besoin de Président, ils se défendent très bien tout seuls ». Certes, mais alors on se demande pourquoi le Phare de la pensée libérale leur fait autant de cadeaux fiscaux et de grosses gâteries (baisse de l’ISF, flat tax sur les revenus du capital,etc.). En répondant ainsi, le Génie des carpettes du capital ne nie pas les gestes accomplis en direction de l’élite économique. Il marque manifestement son dépit : les heureux propriétaires ne sont pas près de rendre la monnaie de sa pièce à leur Bienfaiteur tout courbé et tout révérencieux, par exemple en investissant les sommes qu’ils ont opportunément économisées dans des activités pourvoyeuses d’emploi. Il faut vraiment que l’Arrogant soit idiot pour croire à des choses pareilles. À moins qu’il ne fasse semblant. Le chômage et son cortège de misères ne sont tout simplement pas le problème des nantis.

Quant aux « gens qui ne sont rien », aux fouteurs de bordel, aux fainéant-e-s et aux cyniques, aux derniers de cordées, aux inutiles, aux incapables, aux illettrées des abattoirs Gad, dans la Bretagne profonde, aux porteurs mal rasés de T-shirt froissés, aux dérouté-e-s de la joie de vivre, aux va-nu-pieds et aux sans-dents, ils/elles peuvent toujours aller se rhabiller à la soupe populaire. Dans ce succédané d’Ancien régime, où les trois ordres ont été remplacés par des classes économiques sous la domination de la bourgeoisie, à son seul profit, Macron est assurément le Méprisant de la République.

Piéro

Article paru dans RésisteR ! #55, le 1er mai 2018.



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