Récit (subjectif) du blocage du réseau STAN le jeudi 19 décembre 2019

Nancy |

Au lendemain de l’énorme manifestation du 17 décembre 2019 contre la réforme des retraites, contre Macron et son monde, la mobilisation ne faiblit pas et beaucoup de secteurs en lutte reconduisent la grève partout où cela est possible. Le jeudi 19 décembre, SUD-Solidaires 54, des Gilets jaunes et l’Union locale CGT de Nancy ont organisé une très belle action interprofessionnelle, une action qui redonne de l’énergie, qui permet aux militant.es de se rencontrer, d’échanger, de croiser les analyses sur le mouvement social en cours, qui permet de tisser des liens et de se serrer les coudes dans cette période de lutte intense.

Un collectif d’une soixantaine de personnes (syndiquées, non syndiquées, avec ou sans emploi, Gilets Jaunes, enseignant.es, personnel hospitalier, cheminot.es, étudiant.es, etc.) a bloqué le dépôt des bus et trams du réseau Stan.

La grève appartient à celleux qui se lèvent tôt !

Le rendez-vous est matinal, même si le blocage aurait pu débuter un peu plus tôt pour éviter que certains trams ne sortent. Dès 5 h 15, les premières personnes commencent à affluer devant les grilles du dépôt STAN. L’excitation des matins de lutte est palpable :

  • « Salut, tu as combien de palettes dans le coffre ? »,
  • « Il y en a encore plein dans la zone Marcel Brot »,
  • « Attention il y a 3 sorties de bus à bloquer »,
  • « Il y a besoin de monde pour la sortie des salarié.es au cas où ils sortent les bus par là »,
  • « J’ai du café pour celleux qui veulent »,
  • « Moi j’ai du thé et des brioches »,
  • « Tu peux filer à vélo à la 2e entrée pour voir si ielles ont besoin de monde ? »
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À 5h30, les troupes de militant.es arrivent.
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Va falloir du café pour tenir les barricades.

Chasubles CGT ou Solidaires, Gilets jaunes, Kways noirs, étudiant.es — l’Est Républicain a même recensé de dangereux-euses anarchistes —, nous sommes mobilisé.es pour construire à la base une action visible, joyeuse et qui rompt un peu avec la morosité qui caractérise parfois le quotidien militant. Une fois les barricades de palettes dressées devant les trois sorties principales à 5 h 30, le blocage est bien en place et les premiers échanges débutent. Aucun tram ni bus ne peut désormais sortir.

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Déso, c’est kéblo !
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Par là aussi c’est kéblo.

À l’intérieur, des syndicalistes de Solidaires Transport revendiquent l’arrêt des quelques bus sortis avant le blocage, en effet la plupart sont en situation de surcharge. Pour mettre la pression ils évoquent : « C’est ça ou on exerce notre droit de retrait. » Le patron finit par faire stopper les bus au terminus. En fin de compte, aucun bus n’a circulé ; seuls quelques trams ont assuré un tiers des rotations prévues.

Le blocage se déroule dans l’allégresse, les salarié.es ayant terminé leur service ou partant en pause peuvent sortir, mais pour lever la "palette magique", il faut un minimum discuter et montrer une forme de soutien à la mobilisation en cours. Du côté des manifestant.es, on se prend au jeu, et pour certain.es, dans la rêverie matinale, on ressent rapidement une sensation de réminiscence des barricades anarchistes et du POUM en pleine révolution espagnole à Barcelone en 1936.

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La « palette magique ».
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Barricade à Barcelone, juillet 1636.

Certain.es se réchauffent en chantant des comptines de lutte :

Les passant.es, les salarié.es avec nous !

On ne comptabilisera pas le nombre de coups de klaxon joyeux envoyés en forme de soutien lors de cette matinée. On n’oubliera pas également les quelques échanges avec les salarié.es de Kéolis ou des sous-traitants du nettoyage, car en ce jour de grève, les langues se délient vite.

En effet, des syndicats de l’entreprise (CGT, FO, l’Union Solidaires Transports) ont déposé un préavis de grève de trois jours à partir du vendredi 20 décembre. Les conditions de travail, déjà largement dégradées sous la délégation de Transdev, continuent de se détériorer. La multiplication des contrats en CDD, la mise en place du nouveau réseau STAN par Kéolis est vivement critiquée, les parcours des chauffeur.euses, pilotés par informatique depuis Paris, sont dénoncés comme parfois incohérents, entraînant des retards et mettant en colère les usagers.ères, à juste titre selon les salarié.es. Les revendications de nouvelles lignes pour assurer une meilleure qualité de service ne sont pas retenues. De la même manière, on critique les horaires coupés et parfois imposés (travailler de 5h30 à 10h, reprendre à 13h alors qu’on habite à 20km), compliquant pour les concerné.es habitant loin la pause méridienne ; les tournées sans pause tirant au maximum sur la rentabilité des chauffeurs.euses ; la désorganisation générée par les fameuses lignes « à la demande » que les syndicats avaient dénoncées. Les salarié.es s’attendent également, après les élections municipales, à une nouvelle offensive de Keolis, qui a déjà dénoncé les précédents accords obtenus par les syndicats quand le réseau était géré par Transdev.

Un salarié nous dit avec les larmes aux yeux et la rage au cœur qu’il est en accord avec la mobilisation en cours, mais qu’il ne peut pas se permettre de faire grève. Les dernières réformes des retraites (2003 et 2010) ont déjà bien mis à mal le monde du travail. Il a 63 ans et il lui reste 6 mois à travailler avant de prendre sa retraite. Il a commencé à travailler à 17 ans mais a longtemps eu des salaires peu élevés, et comme le calcul de sa retraite va se baser sur les 25 meilleures années de sa carrière, il ne peut se permettre de bousiller ses derniers salaires…

Une employée d’une entreprise sous-traitante quitte son service (et oui, les emplois les plus précaires sont bien trop souvent assurés par des femmes). Elle n’a pas trop le temps de discuter, elle navigue d’entreprise en entreprise pour assurer le nettoyage, avec des horaires coupés, commençant souvent très tôt le matin, avec un salaire peu élevé, sans syndicat pour défendre ses droits ou en conquérir de nouveaux. Cela nous a fait penser à une amie qui bossait dans une boîte d’aide à domicile et qui était contrainte de manger dans sa voiture pendant ses horaires coupés entre ses différents bénéficiaires car elle n’avait pas le temps de retourner chez elle. Alors dans ces conditions on comprend que la question de la participation à la grève se pose différemment que pour d’autres. Mais pourtant on se prend à imaginer que les quelques minutes passées à discuter et les sourires de solidarité échangés permettent de mettre du lien entre la mobilisation sociale en cours et celleux qui ne peuvent participer et se mettre en grève.

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Scène du film Métropolis de Fritz Lang : les ouvriers sont dévorés par le Moloch (allégorie de l’exploitation capitaliste).

Détente à l’intérieur, et humour plus ou moins noir devant les barricades

À un moment, le mot passe : Kéolis tenterait de faire passer des chauffeurs.euses par l’entrée des salarié.es en forçant un sens interdit. Ni une ni deux, on se coordonne et l’entrée est bloquée. On entend sortir du talkie-walkie d’un vigile une voix, certainement un chef, qui dit : « On dirait qu’on ne peut plus laisser sortir les chauffeurs par l’entrée. » Le collectif répond en chœur et dans la rigolade : « On confirme ! »

Un militant échange avec sa camarade devant la grille bloquée, il semble qu’il y ait un échauffement au sein du QG de la direction. Quelqu’un lance à un chauffeur « vous avez vu, sans vous le réseau ne fonctionne pas ! En revanche sans vos chef.fes je suis sûre que ça pourrait bien fonctionner ! Un peu comme l’entreprise Renault sans Carlos Ghosn. » Pendant ce temps, à l’intérieur de Kéolis, les chauffeur.euses bloqué.es à l’intérieur semblent très en colère et l’expriment en se payant des parties de baby-foot. Et les syndicats en profitent pour mobiliser les salarié.es pour la grève du lendemain.

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La colère monte chez les salarié.es de Kéolis contre la prise d’otage.

Un autre militant mentionne la seule forme sous laquelle il considère qu’un patron puisse être acceptable, faisant référence à George Besse, ancien patron de la régie Renault dont la nuisance fut stoppée par Action Directe en 1986, en réponse à l’assassinat par un vigile de Pierre Overney, militant ouvrier à l’usine Renault Billancourt. On lui fait remarquer que l’usine nucléaire du Tricastin a été renommée par le nom de ce digne dirigeant d’entreprise « à la française » en 1988.

Le sujet du nucléaire évoqué précédemment est une occasion pour les militant.es de se réjouir de la libération d’un camarade de lutte antinucléaire, et même si sa libération sous contrôle judiciaire à Hambourg laisse encore planer sur lui la suite de son procès, cela fait plaisir de savoir qu’il pourra voir des ami.es et sa famille pour quelques mois.

On le voit, la digression des sujets pendant ce type d’action est de nature à élargir considérablement les revendications originelles contre la réforme des retraites. On peut même se demander si les prémisses des révolutions sociales ne se sont pas jadis nourries des périodes de grève antérieures, où le temps est suspendu et collectivement désaliéné des frustrations de l’exploitation quotidienne.

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Abolition du travail aliéné, œuvre de Guy Debord.

La question des transports dans la ville

Souvent, les salarié.es évoquent les conditions de travail dégradées, mais aussi les répercussions sur les usagers.ères, notamment la hausse des tarifs alors même que la qualité du service n’est pas au rendez-vous. Pour mémoire, la Communauté Urbaine du Grand Nancy (CUGN) a décidé pour une période de 6 ans la délégation de service public du réseau STAN (du 1er janvier 2019 au 31 décembre 2024) à l’entreprise Kéolis.

C’est un fait historique dans la politique de la ville gentrifiée par la droite Valoisienne de Rossinot et Hénard : on a offert depuis des décennies le service public des transports à des entreprises qui tirent largement bénéfice des richesses communes de la population de la ville et du travail généré par ses employé.es. Le vocabulaire libéral des différentes directions successives s’est distillé chez les salarié.es de Kéolis : on parle trop souvent de client.es à qui on vend un service et non pas d’usagers.ères qui utilisent un service public. Certes, il y a bien un « Collectif nancéien pour une régie publique des transports urbains et pour leur accès gratuit sur Nancy » qui a produit des analyses depuis quelques années, mais la question reste encore trop souvent une affaire de spécialistes ou de thème de campagne pour des actuel.les ou futur.es élu.es locaux (à la vue des signataires de l’appel de la Coordination nationale des collectifs pour la gratuité des transports publics, on peut penser que la campagne municipal médiatique qui va se dérouler à Nancy et les communes de la CUGN soient l’occasion d’un débat feutré, à moins que ce ne soit l’occasion pour la population d’impulser sa propre campagne d’action directe... qui sait).

Après réflexion, cela semble une évidence pour les personnes réunies devant la grille : si les transports de la ville étaient directement gérés par les salarié.es et pilotés par un collectif mixte d’usagers.ères et de salarié.es, on pourrait largement se débarrasser de la bourgeoisie élue à la CUGN et de la direction de Kéolis. On aurait alors basculé dans une société autogérée, à l’image de ce qui a été mis en œuvre avec et par les militant.es anarchistes à Barcelone entre 1936 et 1939.

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Le premier bus construit dans les ateliers de l’Entreprise Générale d’Autobus, collectivisée en Catalogne en 1936.

Alors, oui, la grève et les actions de blocage économique, c’est ça qu’on veut ! Pour changer la société, c’est chouette et ça rebooste ! Non, en ces périodes de fêtes, il n’y aura pas de trêve, et comme le disait Jacques Prévert et le Groupe Octobre pour clôturer le poème Citroën devant les ouvriers.ères des usines Citroën pendant la grève de mars à mai 1933 : « La grève, la grève, Vive la grève ! ».

Des bloquheureuses économiques (encore... parce que y’a qu’ça pour gagner !)


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