Sur le banc des accusés

Nancy |

Les beaux jours reviennent, avec eux, l’envie irrépressible de baguenauder, de se mettre au vert, de profiter de l’air frais vivifiant, d’une brise chaleureuse, de rayons solaires bienveillants, de l’ombre des arbres, des pépiements et des gazouillis, oiseaux et enfants confondus… Ouf, il était temps. Pour profiter de ces petits bonheurs, rien de tel que de rechercher dans l’espace public un banc que la collectivité, généreuse, il va de soi, aura mis à notre disposition, çà et là, à chaque coin de rue, le long des promenades et des cours, sur les places, au fond des parcs et jardins. Dans un monde presque idéal, les choses se passeraient ainsi, évidemment, simplement, humainement. C’est tellement différent à Nancy.

Le 13 février dernier, la Fondation Abbé-Pierre a organisé la cérémonie des Pics d’or, afin de « récompenser » les promoteurs des pires dispositifs anti-SDF. Il s’agissait, selon le dossier de presse de « sensibiliser l’opinion publique à l’hostilité urbaine à l’égard des personnes sans domicile et à rappeler que la collectivité tout entière a le devoir de respecter la dignité des personnes en errance. […] Ce mobilier urbain n’a d’autre vocation que d’empêcher les personnes sans domicile de se mettre à l’abri ou de se reposer dans l’espace public, symbolisant le rejet, toujours plus loin, des personnes les plus exclues. La créativité est grande dans cette inhumanité. Beaucoup de procédés sont devenus un design à la mode, montrant que le critère « anti-SDF » est souvent parfaitement intégré par les concepteurs de la ville. »

L’occasion était trop belle pour ne pas le relever, la métropole du Grand Nancy s’est vue attribuer un deuxième prix des Pics d’or – ce n’est déjà pas si mal ! – dans la catégorie « Fallait oser », promouvant le dispositif le plus décomplexé. Sont ainsi honorées les « couleuvres » de la place Simone-Veil (anciennement place Thiers), faites d’une série de tubes apparemment invertébrés, plus souvent inclinés qu’horizontaux, sans dossier, au point d’en rendre l’assise la moins confortable possible.

André Rossinot, président de la métropole du Grand Nancy, intervenu en tant que maître d’ouvrage lors des travaux de réaménagement de la place a déclaré qu’il ressentait « beaucoup de surprise et de colère à la lecture du palmarès des Pics d’or ». Celui qu’on a rarement vu se prélasser sur les larves métalliques qu’il a lui-même commandées assure que « dans le projet de requalification et de valorisation de l’espace gare de Nancy, signé par l’architecte urbaniste Jean-Marie Duthilleul, il n’a jamais été question, ni de près ni de loin, de mettre en place un tel dispositif. Notre démarche a été uniquement artistique. Constitué de tubes en inox, ce mobilier urbain a été, en effet, signé par l’artiste Sébastien Wierinck dans le cadre du 1 % artistique, dispositif créé par André Malraux (1 % du montant des travaux publics sont réservés à la création d’œuvres d’art). »

En achetant ces dispositifs larvaires, le sémillant édile pensait sans doute honorer avantageusement Adolphe Thiers plutôt que Simone Veil – du reste, en accolant le nom de cette femme forte à la place la plus moche de Nancy, n’aurait-il pas fait preuve d’un antisémitisme plus que primaire ? Sans peine, il fait rimer infamie et hypocrisie.

Aussitôt après l’annonce de la Fondation Abbé-Pierre, L’Est républicain a dépêché un valeureux reporter pour vérifier que les accusations étaient éhontées. En titrant le reportage « Non, les bancs de la place Simone-Veil de Nancy ne sont pas anti-SDF », on comprend que le journal a pris une position courageuse. « Le premier magistrat [Laurent Hénart] fait remarquer que l’installation est plébiscitée par les badauds, SDF compris, dès que le soleil montre le bout de son nez et que le thermomètre remonte un peu. » Bien sûr, puisqu’ils n’ont pas le choix, sauf à aller s’attabler aux terrasses des cafés voisins, pour le prix d’une consommation.

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Dans une plaquette publiée par la métropole sur l’« éco-quartier » (!?) Nancy Grand Cœur, il est expliqué à propos de la place Simone-Veil, que « ces lieux du mouvement, d’échanges et de rencontres, participent à l’animation et à l’attractivité du quartier, véritables « salons urbains », où l’on a plaisir à s’attarder ».

S’il n’y avait que ces limaces, Rossinot et Hénart, qui se flattent à l’envi d’être des « humanistes », obtiendraient le bénéfice du doute. Mais, c’est partout pareil.

Inaugurée en 2013, avec tambours et trompettes, la nouvelle place Chales-III a été équipée de tabourets minéraux en forme de bobines de fil – ou de diabolos, si l’on préfère –, placés autour de tables de même forme. L’avantage principal de ces piètres sièges, avec leur assise froide en hiver et brûlante en été, consiste à ne surtout pas concurrencer les fauteuils des limonadiers installés de chaque côté de la place, eux, munis de dossiers et d’accoudoirs confortables. Le mobilier mis en place par la collectivité, les pompeux « salons urbains », a été enlevé à l’occasion de la restauration de la place, toujours en cours, pour cause de malfaçons diverses et variées.

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Le public de la salle Poirel n’est pas plus à la fête. S’il veut attendre dehors son tour dans la file, le designer Robert Stadler a créé, à la demande de la Ville de Nancy, avec le soutien du ministère de la Culture, des « traits d’union », comportant notamment des sièges réalisés dans une élégante pierre de taille, avec dossier ! Pour les accoudoirs, il faudra se contenter de petites rondelles métalliques de quelques centimètres, entre deux places d’un même banc, destinées principalement à empêcher toute pose trop alanguie, pour le cas où le visiteur souhaiterait profiter de la position allongée. Mieux vaut aller dormir au spectacle.

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Devant le mémorial Désilles (voir l’article « Cours Léopold… Le vieux monde est derrière toi ! », Résister ! n° 52), de chaque côté de l’esplanade, des bancs sont alignés, bien en rang, comme pour la parade. Leur designer leur a donné aussi une forme tubulaire – c’est la grande mode des barbecues urbains – mais carrés cette fois-ci, comme les angles d’un lit de régiment. Là non plus, pas de dossier pour soutenir le dos des vieux galonnés d’opérette, qui aiment tant jouer aux petits soldats.

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Que penser enfin des bancs vermoulus de la place Maginot, avec leur forme joliment arrondie autour des arbres ? Une marque d’écologie, peut-être.

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Il en va ainsi de tous les bancs publics installés récemment dans l’espace urbain de Nancy. Ce sont des tue-l’amour de l’autre. Ici, on n’affectionne pas les bécoteurs et les bécoteuses, ni les aïeules ralenties et lestées par leurs cabas à roulettes, ni les flâneurs libérés des contingences de l’existence, ni les glaneuses de conversations futiles – ou utiles –, les belles parleuses, ni les glandeurs qui chôment les cours, ni les fumeurs et les vapoteuses, les lectrices, et tous les Boudus qui piqueraient bien un petit roupillon gratos, une sieste réparatrice, toujours ça de pris, quelques minutes de répit avant la cloche, etc.

Pour se faire pardonner de leur bêtise crasse, la ville de Nancy et la métropole afférente n’ont plus d’autre choix que de faire fondre ces meubles ridicules, de vendre le métal à l’encan, d’en faire don aux Emmaüs et d’installer de vrais bancs, avec dossiers, accoudoirs, repose-pieds, coussins et parasols. Nous nous contenterons d’apporter les boissons, le frichti et la bonne humeur.

Au-delà des goûts masochistes et du design suppliciant, quand le pire rencontre le non fonctionnel, l’orgueilleux et le jetable, se pose alors la question du comment faire société et avec qui ? La Fondation Abbé-Pierre « souhaite réveiller les consciences et amener la société civile à réfléchir sur la façon dont la ville rejette les personnes les plus fragiles en mettant à jour la violence des procédés utilisés, aux yeux de tous, avec ces installations ». Elle considère avec raison que « les conséquences pour les personnes sans abri sont brutales et conduisent à les « invisibiliser » ».

Où il apparaît que le gendre idéal, celui qui se faisait passer pour tel dans les maisons de retraite et les foyers du troisième âge, par exemple, à l’occasion de campagnes électorales, était en réalité un tueur de vieilles dames. Fermez le ban !

Piéro

Le dossier de presse des Pics d’or 2019, c’est ici

Article paru dans RésisteR ! #62, le 3 juin 2019.