Cours Léopold... Le vieux monde est derrière toi !

Nancy |

L’Histoire est un champ de bataille idéologique. Évoquer le passé n’est jamais neutre et définir les lieux de mémoire est toujours un choix politique majeur. C’est la raison pour laquelle les pouvoirs publics se réservent la haute main sur le récit historique qui fonde le présent.

À Nancy le roman local, orchestré par les potentats, présente la ville comme une « cité des Lumières » inventée par Stanislas, qui semble l’avoir construite à lui tout seul. Qualifié de « bienfaisant » depuis le XIXe siècle, il est présenté comme un souverain débonnaire, éclairé, et qui a régné de manière bienveillante sur une cour brillante et un petit peuple soumis qui n’apparaît jamais dans la légende que lorsqu’il est besoin de mettre en scène la charité du souverain [1].
Ce récit est imprimé par les autorités dans toute la ville et aux alentours : depuis la place jusqu’au réseau de transports en commun en passant par un lycée, une académie, une rue, un faubourg, tout évoque, rappelle, célèbre Stanislas. Au XXIe siècle même, les événements organisés autour du personnage – qu’il s’agisse du 250e anniversaire de la place, en 2005, ou du son et lumière estival – présentent un héros solaire, sans le moindre défaut, qui, dans son éblouissant rayonnement, rend tout le reste invisible. Jamais les habitant.e.s, les artisan.e.s, les ouvrier.e.s qui ont construit la ville ne sont célébré.e.s. On ne parle ainsi, à Nancy, des souffrances, des maladies des gens ordinaires du XVIIIe siècle que sur le socle du monument à la gloire du gros homme sis au centre de la place qui porte son nom. On y apprend ainsi que sa majesté a fait construire des hôpitaux et des asiles, il faut croire qu’il y avait des miséreux pour les remplir…

Il va de soi que cette construction de la mémoire collective présente l’avantage considérable pour les maires successifs, issus de la bonne bourgeoisie nancéenne, de fonder un mythe qui servira de modèle. André Rossinot, depuis quarante ans qu’il règne sur la ville, a usé et abusé de ce mythe. Les mauvaises langues ont même relevé qu’il a poussé l’identification au duc jusqu’à essayer de lui ressembler physiquement. La légitimité à Nancy ne peut donc venir que de la référence à un modèle qui date d’avant la Révolution française. On remarquera au passage que dans l’histoire de Nancy telle qu’elle est mise en scène, la Révolution n’existe quasiment pas. Une ou deux plaques sur des maisons de la Vieille Ville rappellent qu’il y a bien eu des députés du tiers état, tous de bonne famille, qui sont allés siéger calmement à Paris avec les modérés. De fait, Nancy, dans son histoire officielle, peut presque faire l’économie de la Révolution française puisque Stanislas étant déjà un personnage des Lumières et que, tout aristocrate de haute lignée qu’il était, il s’était avéré un protecteur de la bourgeoisie. Le trait est encore une fois souligné en dessous de sa statue, qui évoque l’aide aux négociants et la création de bourses. Ainsi donc, dans l’histoire officielle de Nancy, les rapports sociaux ont été fixés une fois pour toutes il y a deux cent cinquante ans. La Révolution française est escamotée.
Pas tout à fait cependant. Il apparaissait difficile d’ignorer l’Affaire de Nancy, qui fit grand bruit pendant la Révolution. Cette « affaire », c’est la révolte des soldats de la garnison de la ville en 1790 et la répression atroce qui s’est ensuivie. Des soldats mal payés, acquis aux idéaux révolutionnaires qui se mutinent, ça mériterait d’être connu, transmis et mis en scène. Mais si l’événement est resté dans la mémoire de la ville, c’est pour célébrer le sacrifice de Désilles, jeune lieutenant qui s’est jeté devant un canon pour éviter une effusion de sang entre les mutins et les troupes de la république bourgeoise, commandées par des aristocrates liés à La Fayette. La porte Désilles, seul rappel monumental de l’événement à Nancy, met l’accent sur le geste sacrificiel du jeune officier et rejette dans l’ombre la ferveur révolutionnaire et égalitaire des mutins. La violence inouïe de la répression est chassée de la mémoire officielle, elle n’est pas très « esprit des Lumières » [2].

À Nancy le monde ouvrier n’a pas d’histoire officielle. Il existe, certes, mais comme faire-valoir des patrons d’industrie, artistes flamboyants, progressistes parfois, partisans de l’ordre toujours. En ce sens, la célébration permanente de l’« École de Nancy » par la municipalité fait très souvent l’impasse sur la condition ouvrière dans les ateliers ou ne l’évoque que pour se féliciter des bonnes conditions de travail [3]. Point d’ouvriers, de chômeurs ou de miséreux à Nancy, sauf lorsqu’on leur fait la charité dans les tableaux d’Émile Friant. Point de lutte des classes, ça va de soi. Grand centre industriel à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, Nancy ne semble pas dans son histoire officielle avoir connu de grève, de révolte, ni d’ailleurs de conquête sociale. Il est vrai qu’à Nancy le progrès social n’est pas désirable puisque depuis deux siècles et demi nos bons maîtres, inspirés par les mânes du bon Stanislas, veillent sur nous.

Mais voilà, ce joli conte officiel, usé jusqu’à la corde, ne suffit plus. À l’heure de l’état d’urgence permanent, des lois d’exception, des militaires en patrouille dans les rues, nos chefs ont l’air de bisounours avec ces vieilles histoires.

Pour rester au pouvoir, il faut savoir s’adapter, et ça, dans les salons dorés de la place Stanislas, on sait faire ! Alors, en avant pour une autre histoire : Nancy ville de garnison, Nancy ville patriote, ville d’ordre.

Et c’est cours Léopold que ça se passe.

Drouot, le général Drouot, qui se souvient encore de ce général d’artillerie qui, pendant la sanglante épopée napoléonienne, a fait bombarder à tout va aux quatre coins de l’Europe, donnant ainsi tout son sens au mot « chair à canon » ? Certes, il avait bien à Nancy, sa ville natale, une statue en plein centre du cours Léopold. Mais les promeneurs qui laissaient leur chien lever la patte contre le monument estimaient en général qu’il s’agissait là d’une effigie de Léopold trônant au milieu de sa place, ou peut-être de Carnot qui n’est, quant à lui, titulaire que du petit bout de place côté gare, mais à qui les Nancéen.nes ont pris l’habitude d’attribuer l’ensemble de l’esplanade, sous le nom de « place Carnot ».
Bref, cette statue décrépissait tranquillement sous le double assaut du temps et des fientes de volatiles, qui sont la juste récompense due à la mémoire de ces sabreurs qui, sous les ordres de Napoléon Ier, mirent à sac l’Europe au début du XIXe siècle.
Mais, voilà que la mairie de Nancy décide fin 2017 de réhabiliter la statue d’Antoine Drouot. Il ne s’agit pas ici d’instruire le procès d’un mort. Goya peintre espagnol contemporain de l’invasion de son pays par les armées françaises (dont Drouot et ses canons) a fait le procès pour nous. Son magnifique Tres de Mayo nous rappelle la brillante conduite à Madrid en mai 1808 des troupes françaises et de leurs chefs.

Antoine Drouot fit, paraît-il, merveille dans cette campagne sanglante. Mais à l’heure où la démocratie et l’esprit des Lumières revêtent l’uniforme, la municipalité de Nancy s’adapte, et réintroduit dans le roman historique local le général et ses canons. Tout cela se fera bien sûr à nos frais, pour 114 000 euros. 114 000 euros, c’est cher, mais on peut se consoler en se disant que pour cette somme, les Nancéen.nes auront droit en prime à la dorure du pyramidion (c’est-à-dire de l’ornement du sommet) de l’obélisque situé à cent mètres de là, à la limite entre la place Carnot et le cours Léopold.
Cet obélisque nous a déjà coûté 22 600 euros fin 2015, lorsque la mairie a décidé d’y faire remettre des plaques en bronze à la gloire du grand-duc Constantin. Ces plaques avaient disparu en 1942. Ce grand-duc, membre de la famille impériale russe qui faisait régner un ordre barbare à base de fouet, d’eaux bénites et de gibet, avait daigné honorer Nancy de sa présence pendant quelques jours lors de la dernière décennie du XIXe siècle [4].
Le monument était à l’abandon depuis des décennies. Qui se souciait en effet d’entretenir un monument d’allure sinistre à la mémoire d’un président de la République (Sadi Carnot) tué par un anarchiste (Sante Geronimo Caserio) en 1894. Une place à son nom suffisait bien à honorer ce président un peu oublié aujourd’hui. Mais après 2015, le côté « mort dans un attentat » de Sadi Carnot, l’aspect « condamnation de l’anarchie et du terrorisme » de l’obélisque ont dû faire leur petit effet dans les bureaux feutrés de la mairie, et voilà donc le monument qui va retrouver son lustre et sa fonction éducative. De plus, remettre à l’honneur un Romanov, un membre de la famille des tsars de toutes les Russie en cette année de centenaire de la Révolution de 1917, c’est toujours bon à prendre…

Mais le clou du spectacle, la clef de voûte du recentrage du récit officiel de l’histoire de Nancy se situe à l’autre bout de la place. La métropole du Grand Nancy investit, en effet, 3 280 000 euros pour créer un « espace mémoriel ». Il s’agit, en fait, de création d’espace, de ripoliner la porte Désilles et de réorganiser le quartier pour que les prises d’armes, cérémonies du souvenir et autres commémoration des guerres coloniales puissent se dérouler dans de bonnes conditions. La porte Désilles, qui s’appelait jadis la porte Stainville, est comme le nom l’indique une ancienne porte de la ville qui a été transformée en une sorte d’arc de triomphe à la gloire de Désilles, dont on a rappelé la mort édifiante un peu plus haut. La porte sert de monument aux morts, mais le fait que la rue circulaire qui entoure le cours Léopold passe devant gêne ces messieurs galonnés et décorés qui vont déposer des gerbes cinq à six fois l’an… Pourtant, jusqu’ici, tout se passait bien. Il suffisait aux services habilités de dévier la circulation et d’interdire le parking au bout de la place pour quelques heures, et le tour était joué. Les cérémonies se passaient alors sans accroc. Une petite troupe en armes manœuvrait devant un petit comité de politicien.nes, un boisseau d’ancien.nes combattant.e.s, et quelques badauds amateurs de clairon et d’appel aux morts. Mais c’est bien là qu’était l’os : la discrétion.
En temps normal, la porte Désilles sert plutôt de point de repère urbain, elle marque l’entrée dans le centre-ville. Pas très jolie, elle ne capte pas longtemps le regard. Et du coup sa fonction de monument aux morts ne crève pas les yeux. C’est un monument anonyme. Cette pauvre porte ne raconte rien et si, par hasard, un.e Nancéen.ne s’aventure sous ses voûtes, il n’y verra que l’évocation du sacrifice déjà évoqué et quelques plaques en marbre.
Le projet d’espace mémoriel a une ambition : celle de rendre évidente, incontournable, la fonction patriotique du monument. On imagine sans peine la débauche de symboles tricolores qui va venir garnir le futur espace : plus personne ne pourra traverser la nouvelle place sans en connaître la fonction. Mieux encore pour les milliers d’automobilistes et d’usagers des transports en commun qui emprunteront chaque jour les rues adjacentes, ce nouvel espace agira comme un rappel de la grandeur de la France… et, par voie de conséquence, de la nécessité des crédits militaires et de l’état d’urgence.
Les cérémonies militaires ne faisant plus recette depuis longtemps, les associations d’anciens combattants et patriotiques n’ont de cesse, pour les rendre plus visibles, de faire pression sur des élu.e.s qui, à Nancy comme ailleurs, soignent cette clientèle électorale. Le nouvel espace est un cadeau à trois millions d’euros et quelques fait avec nos impôts aux ancien.nes combattant.e.s, aux réactionnaires, aux nationalistes et aux nostalgiques des guerres coloniales. Nancy et son agglomération ne manquent pourtant pas de terrains militaires en friche, de casernes à l’abandon. Pourquoi ne pas y organiser cérémonies et commémorations ? Tiens par exemple : la caserne Faron à Vandœuvre. Les militaires y seraient à leur aise pour commémorer tout ce qu’ils veulent. Ah ? Elle est remplie de migrant.e.s ? Eh bien, utilisons les 3 280 000 euros dévolus à l’espace mémoriel pour construire ou pour rénover des lieux d’accueil décents. En lieu et place de cet espace mémoriel, créons au choix : un jardin d’enfants, un boulodrome ou un golf miniature. Et si on veut commémorer à tout prix, la mémoire des mutins de 1790 et de leur massacre peut fournir un bon thème.
C’est pas gagné ! En attendant, le cours Léopold reste au centre d’un projet de construction d’une mémoire patriotarde bien en ligne avec le fond de l’air nationaliste de ce début de siècle. Pauvre cours Léopold, il n’avait pas besoin de ça. Car à bien le regarder et l’arpenter, il pourrait être autre chose que le terrain de jeu de l’extrême droite, ce qu’il est depuis que la fac de droit et les établissements privés du coin abritent les apprentis fachos de la ville.

L’Histoire est bien un champ de bataille idéologique, à Nancy comme ailleurs. La conscience que nous avons de la société et du monde est évidemment très influencée par notre environnement. Organiser la ville, nommer les rues, donner une fonction aux vestiges du passé, choisir des événements historiques, en donner une présentation via une commémoration façonnent l’image que nous nous faisons du passé. Les élu.e.s en usent depuis toujours et ils.elles ne manquent pas de s’adapter au gré des circonstances. Priver la population de sa propre histoire au profit de l’histoire romancée des classes dirigeantes n’est pas que moralement condamnable, c’est criminel.

Il faut inverser le regard que nous portons sur notre environnement. Non ! La domination de la bourgeoisie n’est pas une évidence, une nécessité. Non ! L’état d’urgence n’est pas quelque chose de naturel. Ni l’un ni l’autre n’ont de justification ou de légitimité historique inscrite dans les entrailles de la ville. Et si on les observe bien, si on écoute les gens qui y vivent, y travaillent, y vieillissent, les rues de Nancy racontent une tout autre histoire.

L’Histoire des gens ordinaires, des travailleurs.euses venu.e.s de loin et qui ont trimé dans des immenses usines dont les vestiges bordent encore le canal. L’Histoire de Nancy c’est aussi celle de ceux.elles qui se sont battus, révolté.e.s sous la Révolution. C’est celle des anarchistes du début du XXe siècle, des résistant.e.s, des révoltés de la prison Charles-III en 1972 [5], celle des manifestant.e.s de mai 68, des comités de soldats, de radio Lorraine Cœur d’Acier, celle des manifestations géantes au cœur de Nancy contre les lois Devaquet, Juppé, contre Le Pen, le CPE, les lois Travail. Cette Histoire, c’est celle des gens qui continuent à se battre, à manifester et à sourire aux pigeons qui chient sur les statues de généraux. C’est notre Histoire.

Écrire cette histoire est plus que jamais nécessaire.
Ne nous laissons voler ni notre passé ni notre avenir.

Victor K

Article paru dans RésisteR ! #52 le 11 novembre 2017



Notes

[1Voir par exemple son tombeau à Notre-Dame de Bonsecours et la représentation de la charité à ses pieds.

[2On peut lire dans Histoire d’un paysan, d’Erckmann-Chatrian, un récit des scènes de répression dans les rues de Nancy, qui scandalisent le héros, paysan acquis aux idées la Révolution.

[3Le documentaire À toute vapeur, écrit par José Hormaz et Jean-Luc Marino, réalisé par Jean-Luc Marino (coproduction France Télévisions et Nomades TV), remet cette problématique en perspective.

[4Voir RésisteR ! n° 40 janvier 2016, « Érection piège à con ».

[5Sur le sujet, La révolte de la prison de Nancy - 15 janvier 1972, paru aux éditions Le Point du Jour (mai 2013). Avec des photographies de Gérard Drolc, Élie Kagan et Martine Franck, et des peintures de Gérard Fromanger. Ainsi que le documentaire de Nicolas Drolc, Sur les Toits, édité par les Mutins de Pangée.

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