Expliquer Valls, Val et Zemmour, ce n’est pas les excuser



Deux livres contre la bêtise et la haine

« J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé. » L’individu qui commenta ainsi, deux semaines après, les attentats de novembre 2015 à Paris n’était ni un sympathisant du FN (encore que…), ni un pochetron décomplexé au bistro du coin. Non, c’est Manuel Valls, Premier ministre en exercice, qui fit part en ces termes de sa haine des sciences sociales, au Sénat, le 25 novembre 2015.

La pensée radicale (radicalisée ?) de Valls faisait, peut-être volontairement, écho à celle de Philippe Val, ancien directeur de France Inter et de Charlie Hebdo, qui déclarait sur son ancienne radio, le 10 avril 2015 (soit trois mois après le massacre de Charlie Hebdo), à propos de ce qu’il qualifie de « sociologisme » : « Cette "pensée totalitaire molle”, cette “idée que l’individu n’est pas responsable mais que c’est la société qui l’est”, majoritaire depuis Rousseau, est “un mécanisme intellectuel qui aboutit toujours à un bouc émissaire”, bien souvent les juifs » [1].

Les deux compères aux noms et aux idées si proches reprenaient là une vieille habitude de l’extrême droite : casser de l’intellectuel, en surjouant le « bon sens populaire », dans le cas de Valls, ou en essayant de se hisser au niveau des gens qu’il dénonce, dans le cas de Val. Leurs propos outranciers ne s’appuient sur aucune compétence particulière pas plus que sur une quelconque argumentation. Tout ce qui compte dans ce genre de sortie, c’est d’être court, incisif. Il faut privilégier la forme au détriment du fond pour créer du bruit médiatique. En l’occurrence, cela a permis au Premier ministre de donner des gages à la partie la plus poujadiste de son électorat et à Val de faire de la publicité à son dernier ouvrage, que sa médiocrité et sa bêtise ont, depuis, fait choir dans l’oubli.

Il n’en reste pas moins que le mal est fait. Et même, si nous vivons à une époque où une fausse nouvelle chasse vite une fausse polémique, les deux gugusses étant des bons clients des médias, leur venin s’est répandu d’autant plus facilement que face à ce genre d’individus toute tentative un peu sérieuse de répondre ne fait que donner un rebond à leurs propos. L’un, Premier ministre, puis ex-Premier ministre, ayant beau jeu de se draper dans la dignité et la crédibilité que sa fonction lui procure, l’autre, habitué depuis des années des plateaux radio et télé, tout heureux d’être mis sur un pied d’égalité avec des scientifiques qui le contrediraient, a suffisamment de bagout et de rouerie pour sortir vainqueur d’un de ces duels médiatiques qui font l’ordinaire des télévisions et des réseaux sociaux.

Alors que faire ?

Contre la bêtise, la prétention et l’imposture : créer de la connaissance, interroger les certitudes, confronter sérieusement les points de vue. C’est ce qu’ont fait des chercheurs de l’université de Lorraine, en organisant à partir d’octobre 2016 une série de conférences-débats sur le thème : « Expliquer, comprendre, excuser… »

À partir de ces débats, Manuel Rebuschi et Ingrid Voléry ont coordonné un ouvrage Comprendre, expliquer, est-ce excuser ?, avec un sous-titre sans ambiguïté Plaidoyer pour les sciences humaines et sociales.

Publié en septembre 2019, il se compose de neuf contributions d’universitaires et d’une introduction des coordonnateurs. Les réponses données ici à la question du rôle des sciences sociales dans le débat public sont plurielles et argumentées. On est loin des saillies de Val et Valls : on ne répond pas aux extrémistes en se déplaçant sur leur terrain. La violence des attentats de 2015 et 2016 et la sidération dans laquelle s’est trouvée la population nécessitent, pour être comprises et dépassées, d’être étudiées et expliquées, et ce, malgré et même contre celles et ceux qui récupèrent les peurs et les incompréhensions pour en faire leur beurre politico-médiatique.

Certes, les contributions qui composent Comprendre, expliquer, est-ce excuser ? sont parfois ardues, déconcertantes pour les lecteurs et lectrices peu habitué·e·s aux publications scientifiques. Mais faire confiance à son lectorat, lui dire les choses telles qu’elles sont et ne pas penser à sa place sont des marques de respect qui, dans le cas présent, placent celui ou celle qui se donne la peine de lire au niveau de celle ou celui qui se donne la peine d’écrire. L’ouvrage est même enthousiasmant lorsque Arnaud Saint Martin, sociologue « de combat », en appelle à la mobilisation de ses confrères et consœurs, affirmant à la fois qu’« il n’y a rien qui puisse échapper à l’analyse sociologique » (p.136) et que « la sociologie bien faite a toutes les chances de décevoir, car elle ne flatte pas les préconceptions ordinaires » (p.141). Sa contribution est intitulée « Alors, y aller ou pas ? » – sous-entendu, dans le débat public, dans des « clashs » médiatiques, pour affronter des imposteurs et des chiens de garde de l’ordre établi. Si on ne doute pas de l’« envie d’y aller » d’Arnaud Saint-Martin pour placer « quelques vérités sociologiques [qui] pourraient percer à bas bruit » (p.143), on doute hélas qu’on le laisse déployer ses arguments, si toutefois il était invité sur un plateau télé. Mais il est certain que la diffusion d’ouvrages comme Comprendre, expliquer, est-ce excuser ? participe à redonner aux questions politiques le niveau d’exigence qu’elles ont perdu en devenant ces spectacles indigents dont de sinistres clowns tirent parti.

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Par un hasard intéressant est publié au même moment le dernier essai de Gérard Noiriel, Le Venin dans la plume, avec pour sous-titre Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République. Gérard Noiriel est un historien, spécialiste de l’immigration en France, sur laquelle il a notamment écrit Le Creuset français. Histoire de l’immigration (XIXe – XXe siècle) et plus récemment Une histoire populaire de la France. Engagé à gauche depuis toujours, il est à peu près certain qu’il ne tiendrait pas un round dans un débat télé face à Éric Zemmour, dont les titres de gloire se résument à l’omniprésence depuis dix ans dans l’espace médiatique en France [2] et à la rédaction de quelques essais polémiques et historiques d’un niveau affligeant [3]. Par ses écrits, Zemmour cherche à réhabiliter Pétain, et avec lui la France éternelle, et surtout à expliquer que l’islam est le mal absolu, l’ennemi intérieur qu’il convient de bouter hors de la patrie des Droits de l’Homme (droits qui, chez lui, se résument à ceux du mâle blanc hétérosexuel). Zemmour est une bête de scène : sur un plateau télé, il est tour à tour charmeur, complice, sérieux, faussement pédagogue. Il est passé maître dans l’art de se poser en victime de la censure des « bien-pensants » bobos et autres islamo-gauchistes, alors qu’il est l’invité permanent des plateaux télés et que son appel à la guerre civile contre l’islam du 28 septembre 2019 fut diffusé en direct sur LCI. Son idéologie est vieille comme la haine. Elle s’apparente à une bile recuite qui fait des musulmans, des femmes et des homosexuel.le.s les responsables de tous les maux de la planète. Condamné deux fois (en 2011 et 2019) par la justice pour « provocation à la haine raciale », il bénéficie d’une indulgence médiatique insupportable, mais tout à fait explicable au vu des audiences qu’il génère : audiences, espérons-le, davantage dues au goût, délicieusement honteux des foules pour le sang, la boue et les monstres de foire, qu’à l’intérêt de ses radotages fascisants.

Alors faut-il chercher à comprendre Zemmour ?

Gérard Noiriel répond oui et il livre un ouvrage passionnant qui replace le polémiste islamophobe dans une perspective historique et sociologique. Valls et Val, si tant est qu’ils lisent des livres, devraient dévorer celui-ci. Gérard Noiriel répond à Zemmour en historien, en scientifique, sans jamais tomber dans les pièges de la polémique, de la colère ou de la facilité. En étudiant en parallèle les biographies, les parcours intellectuels et médiatiques de Drumont et de Zemmour, Noiriel redonne aux deux polémistes leur véritable dimension, celles de trublions extrémistes dont le pouvoir de nuisance vient non pas de leurs théories, indigentes, mais de la place que leur donne une industrie en plein développement (la presse écrite pour Drumont, les chaînes d’information en continu pour Zemmour).

Édouard Drumont, journaliste et écrivain d’extrême droite, fut l’auteur, en 1886, de La France juive, un pamphlet antisémite qui se vendit à des centaines de milliers d’exemplaires. Il est également le créateur d’un journal tout aussi antisémite, La Libre Parole, qui connut son heure de gloire à la fin du XIXe siècle. Après une carrière politique ratée, Drumont est, peu à peu, retourné à l’anonymat. Il est mort dans l’oubli en 1917. Mais dans les années trente, il a connu un regain de notoriété. Son venin lui a survécu et a été célébré par les écrivains et militants ultra-catholiques comme par les antisémites (l’un n’empêchant pas l’autre : Bernanos, Maurras, Bardèche, etc.), puis par la France de Vichy… si chère à Zemmour.

Bien sûr, Zemmour est un furieux islamophobe, alors que Drumont était un antisémite fanatique. Mais, et c’est tout l’intérêt du Venin dans la plume, Noiriel met en lumière les nombreux traits communs entre les deux polémistes : le racisme, la défense du patriarcat et la recherche de boucs émissaires étant les plus évidents.

Deux époques : la fin du XIXe siècle et le début du XXIe siècle, chacun ses boucs émissaires, les juifs pour Drumont, les musulmans pour Zemmour, et, bien sûr, les femmes en partage. On a dit la persistance du venin de Drumont bien après sa mort. Zemmour est bien vivant, il n’a pas fini de distiller le sien, même si, comme son prédécesseur, ses outrances le conduiront vraisemblablement vers l’oubli médiatique. Il passera de mode le jour où, ayant perdu sa capacité à capter l’air du temps, il commettra la saillie de trop et ne sera plus rentable pour les radios et télés poubelles. Bref, il disparaîtra bien avant sa haine, ce venin dont on commence à voir les effets lorsqu’elle inspire des passages à l’acte, comme lors de l’attentat de la mosquée de Bayonne.

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Mais la diffusion du venin se fait aussi insidieusement, à bas bruit. Un exemple nous en est fourni par la lecture de l’édition numérique de L’Est républicain du 22 octobre 2019 :

« Lundi soir [22 octobre] en la basilique Saint-Epvre à Nancy, l’office a été perturbé par deux individus. Ivres, les deux hommes sont entrés dans la basilique vers 19 heures et l’un d’eux a crié : “Allah akbar !”
Les deux suspects, âgés de 26 et 32 ans, étaient ensuite pris en charge par la police nationale et placés en garde à vue dans le cadre d’une enquête pouvant relever du port d’arme et d’apologie du terrorisme. »

Le reste de l’article [4] nous apprend que l’arme était une matraque télescopique et qu’à aucun moment les « individus » n’ont été menaçants. En fait, si le journaliste avait seulement consulté Wikipédia, il aurait appris en deux clics que « le takbir (à savoir l’action de dire “Allahu akbar”) est employé par les musulmans dans de nombreuses circonstances. Il est ainsi récité à deux reprises lors des appels à la prière puis, au cours des cinq prières quotidiennes »… Et donc, même détourné, par deux pochetrons en goguette, le takbir n’est pas en soi plus porteur de menace que le fait de dire « Amen ! »… ou que de crier « À bas la calotte ! » à l’intention des culs-bénits de toutes obédiences.
Mais voilà, pour ce journaliste, comme pour sa rédaction, qui laisse l’article en ligne, comme pour les lecteurs et les institutions d’ordinaire si promptes à s’offusquer, crier « Allahu akbar ! » relève peu ou prou de l’« apologie du terrorisme ». L’islam, même caricaturé par deux personnes en état d’ivresse, c’est le terrorisme. Le venin fait son effet. La haine gagne.

Oui ! Vraiment ! Comprendre et expliquer ce n’est pas excuser. Voilà deux livres qui nous aident à comprendre ce que Valls et Val détestent et ce que Zemmour pense. Nous les comprenons tellement mieux après lecture que nous ne les mettrons pas dans le même panier. Pour autant nous n’en excuserons aucun.
Mais comprendre n’est qu’une étape et ne sert à rien si ce n’est pas suivi d’actions.
La haine, le racisme et le patriarcat ne se portent jamais aussi bien que dans les périodes d’injustices sociales massives, ils en sont même les symptômes les plus brûlants.
Si les marchands de haine prospèrent, c’est sur nos renoncements, alors retrouvons le chemin des luttes, faisons par exemple reculer Macron et ses réformes ultralibérales, soutenons les Kurdes, les Chilien·ne·s, les Hongkongais·es, les Algérien·ne·s ou les Libanais·es, dans leurs luttes pour la justice et l’égalité, et nous ferons la démonstration que la solidarité est plus forte que la haine.

ViKtor

Article paru dans RésisteR ! #65, le 7 novembre 2019.



Notes

[2France 2, RTL, Le Figaro, CNews, Paris Première, etc. se sont offert ou s’offrent encore ses services.

[3Voir par exemple ici sur France Culture

[4Voir ici