Comédie raisonnée



Deux poids, deux mesures. Le 20 mars, Éric Freysselinard, préfet de Meurthe-et-Moselle, a interdit toute manifestation des gilets jaunes dans l’hypercentre de Nancy, à l’intérieur d’un périmètre allant de la voie ferrée jusqu’au canal de la Marne au Rhin, de la rue Sigisbert-Adam, derrière la Pépinière, jusqu’à la rue Charles-III :

« Toute personne participant à un attroupement dans ce périmètre sera verbalisée d’une amende de 135 euros. […] Toute manifestation non déclarée en dehors de ce périmètre peut être considérée comme un attroupement et donner lieu au même type de verbalisation. »

Le 17 octobre 2019, cézigue prend un autre arrêté, publié sur Twitter – on est moderne ou pas –, cette fois, « dans le cadre de la journée nationale d’action à l’appel de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles et des jeunes agriculteurs ». Pour cette manifestation autorisée et motorisée, la préfecture avait fixé un parcours, toujours pour éviter l’hypercentre – il ne fallait pas que les tracteurs vinssent défoncer la place Stanislas et son jardin éphémère, garanti sans pesticides –, mais a omis de définir un régime d’amende. Il y a deux catégories de manifestants comme il y a le bon grain et l’ivraie, rien sur le trouble à l’ordre public, sur les bouchons automobiles et la pollution occasionnée, pas non plus de détails sur le devenir des panneaux d’entrée d’agglomération subtilisés sur leur parcours avant d’entrer dans Nancy : on imagine les diatribes dont ils seront couverts, comme une préfecture, un jour d’épandage de lisier, par des procureurs vaniteux et vindicatifs dans leurs réquisitoires – quant à ce qu’il adviendra des décrocheurs de portraits d’un autre arrogant…

Les plaintes des exploiteurs agricoles portent sur deux points : ils rejettent les traités de libre-échange, en ce qu’ils conduisent souvent à alléger les normes de production sanitaires et qualitatives de l’alimentation animale ou humaine, et ils veulent dénoncer ce qu’ils nomment l’agri-bashing – rien à voir avec Alain Bashung –, c’est-à-dire, le feu roulant des critiques dont la partie la plus pollueuse de leur profession fait l’objet avec raison. C’est sans doute ce que les amateurs de breloques appellent le mérite agricole.

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Les exploiteurs agricoles – le terme « paysan-ne-s » est réservé strictement à celles et ceux qui respectent l’environnement – doivent faire face à leurs propres contradictions.

Premièrement, ils soutiennent les échanges internationaux qui leur ouvrent des marchés à l’exportation (vins et alcools, céréales, lait et produits laitiers) et leur permettent d’acquérir à vil prix des protéines comme les tourteaux de soja destinés au bétail, mais ne veulent pas comprendre que la mondialisation ne peut fonctionner sans que des contreparties ne soient concédées aux autres parties du monde, comme l’accès au marché intérieur français et l’anéantissement de réglementations sanitaires dont l’élaboration longue et difficile a permis au fil des ans, un tant soit peu, de protéger la population française de certaines dérives dangereuses (OGM, pesticides, poulet à la javel, veaux bouffis d’hormones, j’en passe et des moins ragoûtantes). La division internationale de la production de biens agricoles et alimentaires, qui est l’enjeu de la mondialisation des échanges, conduit nécessairement à favoriser le libre-échange plein et entier et à s’affranchir de toute limite. Les importations et exportations agroalimentaires françaises ont doublé entre 1995 et 2015, autant les produits bruts que les produits transformés. Dans un rapport du faible au fort, les agriculteurs ne peuvent gagner à tous les coups, la qualité de l’alimentation et la préservation de l’environnement non plus. Au-delà des traités de libre-échange, comme le CETA (Comprehensive Economic and Trade Agreement), conclu entre l’Union européenne et le Canada, voté allégrement par l’Assemblée nationale, le 23 juillet 2019, c’est toute la politique des échanges commerciaux internationaux qu’il convient de revoir et de réserver strictement aux denrées vernaculaires, c’est-à-dire à celles qui ne poussent que dans des endroits bien déterminés (le café et le cacao, par exemple). Sur ce point, les exploitants agricoles manquent visiblement de bon sens paysan. D’aucuns ne seraient pas opposés à ce que les réglementations nationales, tant sur les questions environnementales et sanitaires que sociales, soient allégées : ils supplient l’administration et le public de leur accorder crédit et les cochons seront bien gardés. Promis, juré, craché.

Deuxièmement, les exploiteurs agricoles ne comprennent pas le désamour dont ils prétendent faire l’objet. Ils polluent à tous les vents les campagnes, l’air, l’eau, leurs productions, la chaîne alimentaire et tout le toutim, en se mettant eux-mêmes en danger, en sacrifiant la biodiversité dont ils sont et nous aussi un simple maillon. Pourtant, ils voudraient que le public les aime, les admire et les plaigne. Là encore, la position est totalement irrationnelle, comme n’importe quel comportement qui consiste à empoisonner sa propre nourriture.

Les agriculteurs sont choyés, en dépit de pratiques professionnelles si peu raisonnables. Quelques éléments, pour bien s’en rendre compte.

Fin octobre 2019, le gouvernement a annoncé la publication d’un décret qui entrera en vigueur le 1er janvier 2020 et qui fixera les distances minimales de non-traitement entre habitations et zones d’épandage de pesticides, soit 5 mètres pour les cultures dites basses (céréales, légumes) et 10 mètres pour les cultures hautes (vignes, arboriculture), en s’appuyant, pour toute justification, sur les préconisations scientifiques de l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail). Le décret prévoira l’adaptation des distances à 3 ou 5 mètres, dans le cadre de chartes qui devront résulter d’un accord entre professionnels, riverains, préfectures et élus.

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Le 25 octobre dernier, l’Assemblée nationale a approuvé la création en 2020 d’un fonds d’indemnisation des victimes de pesticides, visant à garantir la réparation des dommages subis par les professionnels exposés aux produits phytosanitaires, comme le prévoit le projet de loi de financement de la Sécurité sociale. « C’est un vrai dispositif pour que les agriculteurs exposés et leurs familles soient mieux indemnisés. On simplifie et on améliore la reconnaissance de leurs droits », s’est félicitée la ministre de la Santé, Agnès Buzyn. Les victimes collatérales peuvent toujours déménager pour soigner leurs ulcères et leurs cancers. « La création de ce fonds est justifiée par la “solidarité nationale” envers les victimes, mais aussi par la “responsabilité de l’État”, qui délivre et maintient des autorisations de mise sur le marché pour des pesticides, souligne le rapport de la commission des Affaires sociales de l’Assemblée. Le fonds sera financé par les cotisations accidents du travail et maladies professionnelles et la revalorisation du taux de la taxe sur les produits phytosanitaires. Il ne prend pas en compte les victimes non-professionnelles. »

Une centaine de communes françaises a interdit l’utilisation de pesticides à proximité des habitations – voire, complètement –, dans le sillage du maire de Langoüet (Ille-et-Vilaine), Daniel Cueff, dont l’arrêté a été annulé par le tribunal administratif de Rennes. Le 5 novembre, Jean-Michel Parcheminal, maire de Plounéour-Ménez (Finistère) a subi le même sort : les juges ont considéré qu’il n’était pas compétent pour prendre ce type de mesure, le ministre de l’Agriculture étant le seul à disposer du pouvoir de police spéciale pour réglementer l’usage des pesticides. Par ailleurs, l’édile ne pouvait se prévaloir du principe de précaution, celui-ci « ne [permettant] pas à une autorité publique d’excéder son champ de compétence et d’intervenir en dehors de ses domaines d’attributions ». On en oublierait presque qu’il s’agit là d’une question de santé publique. Le 23 septembre, le maire de Fouronnes (Yonne) avait pris un arrêté autorisant « l’utilisation des produits phytosanitaires de synthèse et naturels sur l’ensemble du territoire communal », estimant que « pour prémunir les habitants de toutes nuisances, il [serait] nécessaire de retourner aux usages antérieurs au XVIIIe siècle ». Sa décision sera-t-elle invalidée par la préfecture ? L’issue de cette affaire nous fait trembler comme des moutons.

En avril 2019, la lettre réalisée par le service économique des chambres d’agriculture a publié une interview d’un ancien communicant maison, Rémi Mer. Il conseille de proscrire le terme agri-bashing, considérant qu’« il agit comme un double leurre. D’une part, il masque l’image très positive de l’agriculture dans l’opinion française : les sondages montrent que les Français aiment leurs agriculteurs, et qu’ils en attendent beaucoup ; paradoxalement, les agriculteurs ont du mal à y croire ! D’autre part, le terme agri-bashing masque aussi les nouvelles stratégies des organisations environnementalistes ou abolitionnistes (s’agissant de l’élevage) les plus militantes pour mettre leurs interpellations et leurs positions à l’agenda politique. […] Sur un certain nombre de phénomènes dits “environnementaux” (érosion de la biodiversité, impacts des pesticides, etc.), les associations écologiques (WWF, Greenpeace, etc.) cherchent à identifier des responsables éventuels. Compte tenu de la visibilité de leur activité et de leur emprise sur le territoire, les agriculteurs sont en première ligne et peuvent être la cible d’actions menées par ces organisations. Ces organisations prennent l’opinion publique à témoin par médias interposés ou en s’appuyant sur les réseaux sociaux ; elles somment les élus de tous niveaux à prendre position. In fine, elles arrivent à mettre leurs problématiques sur l’agenda médiatique et politique ; c’est leur objectif. » [1]

Les exploiteurs agricoles ne sont pas en reste. Ils se plaignent du mauvais procès qui leur serait réservé, ils geignent, pleurent et supplient, comme un animal emmené à l’abattoir.

Doivent-ils compter sur notre indulgence ? Pas sûr. Les consommateurs jouent pleinement leur rôle en boycottant ce qui doit l’être du point de vue de leur conscience environnementale. L’empoisonnement sempiternel de la terre et les méthodes d’élevage indignes relèvent d’une vision égoïste et court-termiste de l’emprise agricole. Ces comportements sont irrémédiables, inadmissibles et impardonnables. Actuellement, rien n’empêche les agriculteurs de se ressaisir et de retrouver leur métier de paysan, hormis l’absence de volonté, l’entêtement idiot à soutenir l’idéologie libérale, l’orgueil, peut-être – l’hubris, diraient les Grecs, cette impossibilité de renoncer à la toute-puissance humaine, notamment sur la nature.

Allez, va, vive la vie !

Piéro

Article paru dans RésisteR ! #65, le 7 novembre 2019



Notes

[1Pour aller plus loin, lire la tribune de François Veillerette, de Générations futures, « L’agri-bashing une fable qui freine l’indispensable évolution de l’agriculture », parue sur le site Reporterre.net, le 23 octobre 2019.