Retour sur un an de Gilets Jaunes à Nancy par un de ses membres

Nancy |

Après un an de mobilisation des Gilets Jaunes à Nancy, un constat s’impose : la gauche radicale n’a pas su trouver sa place durant cette mobilisation. Voici, pour aller de l’avant, une interview donnant des pistes de compréhension sur les enjeux locaux et pour nous inviter à rejoindre le mouvement.

Première question, comment t’as été amenée à faire partie des Gilets Jaunes ?

Charlie : Avant que ça commence, deux ans avant en fait, je commençais à sentir que j’avais des problèmes, comme si j’étais punie de sorties, j’arrivais plus trop à gérer les factures.

J’ai commencé un peu à fouiller la politique française, je regardais la 13, la chaîne de l’Assemblée Nationale. Je les écoutais parler et je sentais qu’ils étaient complètement hors sol, qu’ils comprenaient pas ce qu’il se passait dans la rue quoi.

Et j’ai commencé à entendre parler des Gilets Jaunes via Facebook. J’ai une copine à moi qui tractait à Saint-Max avec un groupe de quatre filles, et du coup je suis allée les voir et j’ai été les aider à tracter. On arrivait à tracter à ce moment-là. Et c’est comme ça que ça a commencé. La dernière fois que j’en parlais, je disais que ça a été de fil en aiguille. On parlait entre nous. Moi, c’était une amie de la famille qui se bat depuis 30 ans contre ce système qui m’a donné envie de bouger mes fesses. J’avais envie de faire quelque chose de concret, j’en avais ras-le-bol que ça soit comme ça.

Est-ce que tu peux revenir sur l’année dernière, notamment le moment des ronds points. Il s’y passait quoi ? Vous vous organisiez comment ? De quoi ça parlait ?

Charlie : Le 17 novembre, quand on est arrivé-es, c’était vraiment pas mal à Essey, les trois ronds-points étaient pris. Il y avait vraiment beaucoup beaucoup de gens qui étaient là. Mais directement, la tension s’est fait ressentir. Moi, j’ai failli me faire écraser par une personne. Elle était sortie avec sa matraque pour me mettre des coups parce que j’avais plié son rétroviseur. Mais comme on était très nombreux, y’a pas eu de heurts avec la police, pas comme il y a eu la semaine d’après.

On a tout de suite discuté de nos salaires. C’est un truc qu’avant tu disais pas quand tu touchais pas grand-chose. C’est pas qu’on était content de dire qu’on touchait pas beaucoup, mais on avait plus honte de dire qu’on touchait 300 € par mois. Et c’était pas forcément nous qui voulions ça. Moi, j’ai choisi une branche où je gagne pas beaucoup mais j’aime ce que je fais, donc je continue à le faire. Tous les gens racontaient leurs problèmes, et ça a été hyper libérateur parce que moi j’avais un peu honte d’être Gilet Jaune au début. Je montrais ma précarité à tout le monde, j’affichais le fait que je galérais. Au début, j’y allais, je le mettais, puis je l’enlevais, je le mettais. Mais on a vraiment senti un lien entre nous sur les ronds-points, on amenait le pâté, on amenait le café, on se les gelait comme des couillons mais si il fallait qu’on proteste, c’était maintenant. Quand tout le monde était réuni.

Au niveau de l’organisation ça se passait comment ? Et ça se passe comment maintenant ?

Charlie : C’était hyper tendu. Comme il y avait pas de leaders et pas de chef-fes, il y en a qui essayaient de s’imposer. Mais dans l’ensemble, c’était bien : on rigolait, on prenait nos palettes, on essayait de bloquer les ronds points dans un sens, vingt minutes après on changeait de sens. À 6 heures du matin, on traînait des palettes devant le Cora et on regardait sur Google pour pas faire de fautes sur les pancartes pour pas qu’on nous insulte. Je trouvais que c’était vraiment bien comme mouvement au début parce que, automatiquement, le week-end d’après, on savait qu’on était là parce que c’était prévu comme ça. Bon, après, les forces de l’ordre nous ont viré.es des ronds-points, ils nous ont viré.es de l’endroit stratégique : l’économie. Ils nous ont mis.es dans les centres-villes où c’est mort. Au début, y’en a qui ont essayé de s’imposer et ça marchait pas parce que tout monde gueulait là-dedans. Et au final, c’était un bon gros bordel.

Et maintenant, il y a des leaders ?

Charlie : J’appellerais pas ça des leaders, surtout à Nancy. J’appellerais pas ça des leaders parce que bon, quand t’es un leader, normalement, y’a beaucoup de gens qui te suivent. Mais bon, là, c’est un socle d’une cinquantaine de personnes. Moi, je sais personnellement comment ils marchent, comment ils fonctionnent, c’est pour ça que je me suis un peu désolidarisée des Gilets Jaunes à Nancy. Mais des leaders, non j’appellerais pas ça des leaders, moi.

Est ce qu’il y a des moment où, en dehors des samedis, vous vous retrouvez ? Où c’est possible de vous rencontrer ?

Charlie : Alors y’en a qui le font. Moi, je l’ai fait pendant un moment, mais ça a soulevé beaucoup de questions, de soucis, parce que quand tu dis que tu fais une réunion, les gens attendent beaucoup de toi, et quand t’as pas l’habitude de ça — moi, le militantisme, ça a pas été toute ma vie —, bah tu satures. Tu satures que les gens t’engueulent parce que l’organisation est pas bonne, parce que l’endroit est pas bien. Tu sais, je dis au gens : « Moi, je suis pas leader. On est tous leader de soi-même et on doit se bouger le cul ensemble. » Jamais j’irais dire : « Tu dois faire comme ça », et je mettrais jamais quelqu’un en danger à faire des choix de protestation. Y’a des gens qui se réunissent, mais je trouve qu’ils écoutent pas. Les Assemblées Générales qu’il y avait à Tomblaine [1], j’y allais et je partais à chaque fois en plein milieu parce qu’ils écoutaient pas. Alors qu’on a vraiment besoin, déjà, de s’écouter entre nous. On s’est jamais trop écouté-es entre nous, et maintenant qu’on le fait, y’en a qui s’accaparent la place/la parole pour des ambitions personnelles. Y’en a, c’est ça, on le sent bien.

Est-ce que t’as envie de dire un mot sur la répression ? Est-ce qu’il y a des tentatives d’organisation collective face à cette répression ?

Charlie : Alors déjà, pour répondre à la deuxième question, non. Parce qu’on n’est pas du tout organisé-es, donc non. Ou on va dire, si, mais tu vois, on va aller devant Lobau et dire : « Libérez nos camarades » à vingt. Pour moi, c’est pas constructif, quoi.

Pour parler de la répression, le 24 novembre, je m’étais mise en arrière et j’ai vu comment ils se sont placés, les flics. J’avais mes petits retraités qui étaient dans le rond-point, entassés, et je les voyais, ils regardaient comme des couillons en direction des flics et ils ont pas remarqué qu’ils allaient se faire gazer. On a eu une répression direct. Et sans aucune réponse de la part de la Préfecture. Parce que après, moi, j’y suis allée quand ils nous ont gazé-es, mais directement on a été bloqué-es. Ils voulaient pas entendre parler de nous, quoi, alors que notre cause, elle est légitime.

C’est quoi ton regard sur les manifs après bientôt un an de mobilisation ?

Charlie : Bah écoute, on est tous passés par là. Beaucoup de GJ sont passés par là. Au début on était contents, on a été énervés, en colère, on a lâché, on est revenus. Et là, au bout d’un an, je vais te dire qu’on est perdus, quoi.

Je fais la manif pour le climat, je suis perdue ; je fais les manif GJ, je suis perdue. J’ai envie de changement mais je sens pas ce truc fédérateur où on se dit : « Allez là, on est tous ensemble, on y va. » Il manque ce truc où tu te dis on s’allie, on fait des convergences.

Je pense que nous, les GJ, surtout dans notre région, on est un peu paumés. Y’en a beaucoup qui aimeraient aller manifester, mais qui veulent pas se retrouver derrière cette « marée jaune » [2] parce que c’est vraiment quelque chose de clanique. Mais moi, je suis perdue. Je sais que je veux toujours me battre, mais je veux plus être GJ. Je veux être la citoyenne qui en a ras le cul, quoi, parce que les GJ, on n’arrive plus à rien, là, c’est la merde, quoi. Après, on lâche rien. La preuve : 46 week-ends, on est toujours là.

Est-ce que t’as envie de dire un mot sur la présence de l’extrême-droite ?

Charlie : Bah moi, c’est ce qui m’a un peu reculée, en fait. D’avoir entendu que Génération Identitaire [3] était dans le coin, franchement, ça m’a vraiment refroidie, parce que je veux vraiment pas qu’on m’assimile à ce groupe-là, à ce groupuscule-là. Je pense pas que ce soit ce que sont les GJ. Y’en a, y’en a toujours eu. Des Front nationaux, y’en aura toujours [4]. Mais dans une manifestation où le citoyen est pas bien parce qu’il arrive pas bien à manger, ça n’a pas sa place.

On est apolitique, à la base. Bon, maintenant, on en fait, parce qu’on a pas eu le choix, parce qu’il a fallu comprendre les rouages. Mais moi, tout ce qui est FN, je veux pas qu’on m’assimile avec, donc y’a certaines manifs que je vais pas faire avec les GJ.

Et à Nancy, y’a pas eu d’élan contre l’arrivée de l’extrême-droite ?

Charlie : Non non non, pas du tout. Et c’est bien dommage. On nous a traités d’antisémites, et des personnes ont bien été place Simone Veil pour dire on est pas antisémites. Mais c’est ça, le piège, aussi, qu’on nous a tendu en tant que GJ. On nous a collé tellement d’étiquettes : antisémites, homophobes. Toutes ces étiquettes, moi, j’en veux pas. Moi, je suis quelqu’un qui veut vivre tranquille, vivre ensemble, quoi.

Est-ce que tu savais qu’il y avait des personnes, des lieux de la tendance anti-autoritaire/anarchiste à Nancy ?

Charlie : Non. Pas du tout. On va dire que je connais une ou deux personnes qui sont un petit peu comme ça, mais de là à dire qu’à Nancy y’en a... Je les ai pas vu hein… Je suis désolée, mais je les ai pas vu. [rires]

À aucun moment pendant le mouvement t’as eu l’impression qu’ils soutenaient les GJ ?

Charlie : Ah non, bah non, pas du tout. C’est dommage.

Qu’est ce que tu espères pour la suite du mouvement ? C’est quoi, tes envies ?

Charlie : Bah moi, j’aimerais bien qu’il y ait une convergence. Justement, si tu me dit qu’il y a des anarchistes… Mais j’ai l’impression que les anarchistes, c’est des gens hyper intellectuels qui aiment bien parler. C’est pas méchant, mais c’est à peu près le point de vue que j’ai, moi, d’avoir entendu des gars dire : « Ouais, moi, ça fait trente ans que je me bats. »

OK, mais faut pas en vouloir aux gens qui étaient endormis. Et maintenant qu’ils sont réveillés, faut aller les aider. Moi, ma mère, ça fait trente ans, elle est pas anarchiste, qu’elle se bat contre ce système, qu’elle dit que c’est la merde. Et maintenant que les gens sont réveillés, même si elle est malade au taquet, qu’elle a un état de santé pitoyable, elle va aux manifs se faire gazer.

Alors si une dame de 65 ans y va, je me dis merde, les jeunes qui ont ces convictions-là depuis toujours, les anars, en attendant, on les a pas vus. C’est triste, c’est bien dommage. Tu vois, j’ai discuté avec quelques personnes, et je trouve qu’il y a une discipline, quelque chose qui a bien été réfléchi depuis des années. Mais au final, quand il y a les gens qui se bougent…

Moi, je suis pas anarchiste. Peut-être que je le suis, mais j’aimerais rencontrer plus de gens comme ça. C’est tellement secret qu’on les voit même pas.

Du coup, pour vous rencontrer, le mieux, c’est de venir aux manifs ?

Charlie : Ouais, venir aux manifs. Et moi, y’a des gens que j’ai rencontrés en manif avec qui je me suis super bien entendue. On s’est mis à boire un coup ensemble, à discuter, on prend le temps. Pas comme une réunion de 14 h à 16 h, où on fait l’ordre du jour et puis « Au revoir les gens, on a dit ce qu’on avait à dire. » Je pense que c’est plus profond. Faut vraiment que les gens réapprennent à discuter entre eux. Ça me fait chier, tu vois, parce que, tu vois, ça me donne les larmes aux yeux. Quand, tu vois, les gens, ils vont au taff, ils rentrent chez eux, ils ferment la porte à clé, et basta. Nan, c’est pas ça. La porte, elle doit rester ouverte. Moi, j’ai vécu en foyer, toutes les portes étaient ouvertes. L’un amenait le pain, l’autre les pâtes. Y’avait vraiment un truc où on vivait ensemble. Là, on vit dans une société — je suis désolée parce que là, ça me prend aux tripes — où on est tout seuls. On est 67 millions mais on est tout seuls. Je ne m’identifie plus dans ce monde, en fait, il est devenu beaucoup trop violent. Alors qu’à la base on est tous là. Manger, produire de soi-même, pas forcément travailler 40 heures mais être productif avec son corps, et je trouve qu’on a complètement perdu cette nature-là et qu’on a complètement perdu la nature humaine. On est devenus à moitié aliénés à rester chez nous devant la télé. Et on est énormément comme ça. Moi, j’étais comme ça avant. Je m’en veux d’avoir été endormie, mais maintenant que je suis réveillée, y’a pas moyen de me rendormir. Et si je peux changer ne serait-ce qu’une personne, et bah, pour moi, c’est gagné. Si tout le monde fait ça, on sera déjà plus nombreux. Je suis désolée de ce passage, c’est parce que ça me fait mal au cœur.



Notes

[2Marée Jaune : Groupe « affinitaire » de Gilets Jaunes de Meurthe-et-Moselle.

[3Génération Identitaire est un mouvement d’extrême-droite créé en 2012, connu notamment pour ses actions fascistes et ses liens avec le Rassemblement National. Il rassemble des « filles et des garçons de toute l’Europe ». (Voir le documentaire Generation Hate (« Génération haine ») d’Al Jazeera.)