Quand la Gauche singeait le fascisme



Quelques extraits de la préface à la réédition (1945) de La Peste brune de Daniel Guérin.

« Le fascisme s’élance à la conquête de l’électeur par une tapageuse et cynique propagande. La Gauche fut le témoin médusé de ces techniques nouvelles. Ici encore elle se trouva handicapée. Ces méthodes d’agitation s’avéraient si rentables, elle ne pouvait – ou n’aurait pas dû – les faire siennes : d’abord, parce qu’elle ne disposait pas des immenses ressources et des moyens publicitaires dont le grand capital pourvoyait le fascisme, ensuite parce qu’adopter la plupart de ces indignes procédés, c’était, pour elle, se renier ; et, cependant, trop souvent la Gauche céda à la tentation du mimétisme. À force d’emprunter au fascisme, elle finit par lui ressembler. Elle s’exposa au risque que les foules ne fussent davantage sensibles à la propagande fasciste qu’à sa contrefaçon antifasciste. Alors qu’elle croyait se prémunir contre le fascisme en le singeant, elle envoya de l’eau à son moulin.

« Énumérons quelques-uns de ces plagiats. […]

« Le fascisme exploite à son profit le sentiment religieux que des siècles de domination de l’homme par l’homme, d’ignorance et de misère ont profondément ancré dans les cervelles humaines. Le socialisme devrait faire appel à la seule Raison et, au lieu d’exploiter à ses fins la religiosité des masses, viser à en détruire les racines matérielles. Cependant, la Gauche, croyant ainsi gagner de vitesse le fascisme, voulut plagier un certain nombre de ses rituels, à commencer par le mythe de “l’homme providentiel”, successivement emprunté par l’État fasciste à l’État stalinien, puis au fascisme par l’antifascisme. C’est ainsi qu’en 1936, on vit Léon Blum apparaître, dans des feux croisés de projecteurs, à des socialistes extasiés qui scandaient son nom jusqu’à épuisement et, dans la maison d’en face, le “fils du peuple” ne suscita pas moins le délire de ses fidèles. En inculquant au peuple de France, de traditions voltairiennes et libertaires, de tels comportements, n’a-t-on pas facilité, dans une certaine mesure, à plus longue échéance, l’éclosion du mythe du Maréchal “donnant sa vie pour la France” ? […]

« De tous les instruments dont joue le Grock fasciste, celui dont il tire les plus beaux sons, c’est, sans contredit, le nationalisme. Et c’est aussi celui que la Gauche eût dû le moins lui emprunter, puisque L’Internationale exprime, dans les langues du monde entier, son idéal de fraternité humaine. Cependant, la Gauche, croyant ainsi disputer les “patriotes” au fascisme, a soudain introduit le mot nation dans son vocabulaire. Déjà, en 1923, pendant l’occupation de la Ruhr, le PC allemand s’était livré à la surenchère nationaliste […]. De 1930 à 1932, il récidiva de plus belle. En France, nous vîmes successivement les néosocialistes inscrire la nation en tête de leur credo, tandis que nos camarades communistes s’époumonèrent à “aimer leur pays”. Mais la plupart des “patriotes”, ainsi stimulés dans leur hystérie chauvine, mais toujours défiants à l’égard de la Gauche, estimèrent que le fascisme était beaucoup plus qualifié qu’elle pour incarner le nationalisme. Beaucoup d’entre eux, sous la houlette de Maurras, se rallieront finalement au Maréchal. »

Extraits de Daniel Guérin, La Peste brune (1933). Préface à la réédition de 1945

Article paru dans RésisteR ! #52, le 11 novembre 2017



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