La même route, pas les mêmes chemins



Au bout de quelques kilomètres sur la route, le bruit du camion se fait oublier. On ne l’entend plus, on ne s’entend plus, on se tait. Je bloque mon regard sur les bandes blanches peintes sur l’asphalte, qui disparaissent sous le camion. La tête se fait bercer par les pensées qui ramènent les bouts de souvenirs du concert de la veille ou les interrogations sur les prochaines rencontres. De loin les champs et les zones industrielles défilent. Les hélices des éoliennes font penser à des petits moulins à vent, par contre lorsque tu croises un camion de transport chargé d’une pale d’éolienne, tu te rends compte qu’une aile est plus grande qu’un cétacé. Ce moment rappelle que les autoroutes ne sont pas faites pour que les punks partent en tournée.

En Allemagne, les Autobahn [1] ont une bonne réputation, sont gratuites et sans limitation de vitesse, ce qui n’empêche pas les Staus [2] causés par les travaux et un très grand nombre d’automobiles. Nous prenons parfois des routes sur lesquelles j’avais l’occasion de passer du temps à tendre le pouce sous la pluie ou le soleil, en espérant ne pas attendre trop longtemps et tomber sur quelqu’un qui peut m’avancer de quelques centaines de kilomètres. Les bagnoles avancent plus vite, mais en général font des trajets courts. Les camions de transport vont plus loin, par contre ça n’avance qu’à quatre-vingt kilomètres de l’heure. Depuis les cabines la vue est plus agréable. Une plus chargée en bibelots que l’autre, elles sont toutes différentes. Certaines vitres sont couvertes de photos de famille ou de femmes à poil sur les plages. D’autres n’ont rien, même pas une bouteille de flotte qui traîne. Quand on observe les camionneurs de l’extérieur, on aperçoit bouger leurs lèvres en fronçant les sourcils et agiter leurs bras, comme s’ils tenaient une discussion dans un bistrot, mais ils sont seuls ! Entre parenthèses, je ne féminise pas pour souligner que c’est majoritairement les hommes cis qui exercent ce métier. Les chauffeurs de camion sont régulièrement appelés par le centre de logistique de l’entreprise qui les a engagés. Soit pour recevoir des directives, soit pour échanger des « nouvelles ». Pendant des mois, ils sont au boulot loin de chez eux, loin de la famille, loin des amis. La playlist de 8GB de musique tourne en boucle depuis plusieurs semaines, et il y a pas trop d’occasion pour des conversations.

Un chauffeur m’a raconté que c’était son rêve de conduire. A l’époque, les livraisons se faisaient au centre ville. Il pouvait ainsi voyager et visiter les différentes villes en Europe. Aujourd’hui, il ne voit plus que l’autoroute et les zones industrielles. C’est gris. Les jeunes désireux de voyager sont attirés par ce métier. Un peu comme par celui de steward-esse [3]. Le fait d’aller d’une ville à l’autre, évoque l’idée romantique des exploits et des aventures. Les travailleurs sont emprisonnés dans le flux tendu [4] de l’industrie du transport routier et n’en profitent pas pour voir la Tour Eiffel et d’autres monuments dles cartes postales touristiques qui font rêver.

Chaque camion est équipé d’un détecteur pour contrôler le nombre d’heures et de distance parcourue. Les heures d’arrêt sont obligatoires, histoire d’imposer les temps de pause. Depuis deux-trois ans, de plus en plus d’entreprises préfèrent livrer la marchandise en camionnettes, afin de détourner les règlements stricts de la route. Alors les chauffeurs tracent.

Je ne trouvais pas de batterie pour mon appareil photo dans les villes en Lorraine. Même dans les boutiques spécialisées les regards des vendeurs me rappelaient à propos de l’obsolescence programmée. Alors j’ai commandé sur internet. En quelques cliques ma commande était finalisée et dans les trois jours qui suivaient la livraison était dans ma boîte aux lettres. Les interfaces de commerce électronique créent un rideau de sorte qu’on ait peu de chances de voir ce qui se produit derrière les coulisses des industries. J’ai eu l’occasion de m’y confronter quand j’étais prise en stop par un ukrainien qui avait 48 heures pour faire Oslo – Barcelone. En théorie c’est faisable, en pratique c’est autre chose. « C’est trop de la merde m’a dit le chauffeur,
— Il ne faut pas commander par internet. Regarde ce qu’ils font de nous ! » 
Les chauffeurs de l’Union Européenne se plaignent et ont peur que leurs conditions d’emploi et de vie se dégradent si les chauffeurs des pays extra occidentaux acceptent les contrats précaires.
Un jour, j’étais partie en stop avec une pote. Elle discutait avec le chauffeur venu d’Espagne et me traduisait son récit. Il disait approximativement que « les chauffeurs allemands et français avaient peur de la concurrence des chauffeurs du sud de l’Europe. Ensuite ces derniers avaient peur de l’afflux des chauffeurs des pays de l’Est. Maintenant c’est au tour des chauffeurs d’Ukraine ou du Maroc. » Plus on s’éloigne du centre-nord de l’Europe, plus les peurs et les stéréotypes se multiplient.

Les préjugés concernant les rapports inégalitaires entre les hommes et les femmes se rajoutent comme une cerise sur le gâteau. Plus on s’éloigne du centre-nord de l’Europe, plus les hommes sont présentés comme des menaces pour les femmes. En général, quand j’engage une conversation, je compte jusqu’à cinq avant qu’on me pose la question « d’où vient ton accent ?
— Je suis née en Russie. » En général, j’espère qu’on ne va pas me parler une énième fois de Poutine. Quelques fois avant de descendre du véhicule, les personnes bienveillantes me conseillent de ne pas monter dans les camions avec des plaques d’immatriculation de pays de l’est. « Ces gens des pays de l’Est sont quand même dangereux. »

Nous voilà sur les routes embouteillées par les livreurs et les commanditaires. Chacun dans sa cabine déteste l’autre et l’accuse d’être la cause du Stau. Les visages énervés ou blasés ne désirent pas une guerre au capitalisme. Loin des rêves marxistes, les gens s’énervent contre les petites infractions et les conduites inciviles. Stau ist Stau !

J’essaye de ne plus commander sur internet.

POST-TOUR DEPRESSION - Des fragments de la scène punk DIY.
déf. le terme post-tour depression, en anglais désigne l’état psychologique à caractère dépressif après une tournée.



Notes

[1En allemand : autoroute

[2En allemand : embouteillages

[3Anglicisme : hôte-sse de l’air

[4Terme qui désigne une gestion d’organisation développée au Japon. Le mode d’organisation et de production sans stock ou « stock zéro », c’est à dire que toute production ou service se fait en temps réel et « juste à temps ». Les temps de repos des employé·e·s sont considérablement réduits, surtout parce qu’il faut rester disponible à tout moment.

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