L’Iran entre révolte et répression



Retour sur deux années de protestations, grèves, manifestations, deux ans de révolte contre le régime dictatorial iranien.

Suite à la destruction de l’avion de la compagnie Ukrainian Airlines par les Gardiens de la Révolution, l’Iran est une fois de plus devenu la scène de manifestations anti-régime massives. Tous les passagers et l’équipage y ont péri, soit 176 personnes. Le régime islamique a d’abord rejeté toute implication de sa part dans cet accident, mais, suite à la révélation de preuves et à la pression internationale, il a finalement admis que les Gardiens de la Révolution avaient abattu l’avion qu’ils avaient confondu avec un missile de croisière. Cependant, d’autres preuves ainsi que les contradictions relevées dans les déclarations des autorités iraniennes ont finalement clairement montré que la destruction de cet avion de ligne avait été intentionnelle.

L’avion ukrainien a été abattu quelques heures après le lancement de plus d’une vingtaine de missiles balistiques sur des bases militaires américaines en Irak, en représailles après l’assassinat du commandant en chef de la Force Al-Qods, Qassem Soleimani, par les États-Unis, le 3 janvier 2020. Le régime islamique prévoyait peut-être que les États-Unis allaient répliquer car Donald Trump, à la suite des menaces de la République Islamique, avait laissé entendre qu’ils pourraient riposter en cas d’attaque et détruire cinquante-deux sites en Iran. Le régime islamique a peut-être voulu dénoncer les États-Unis et faire ainsi monter la pression internationale contre eux.

Les autorités de la République islamique, et en particulier le guide suprême, l’Ayatollah Khamenei, ont tenté d’utiliser la mort de Soleimani lors de l’attaque américaine comme moyen de mobiliser leurs soutiens à l’intérieur du pays et montrer leurs muscles au peuple qui se révoltait. Cependant, la destruction de l’avion ukrainien déclencha une nouvelle vague de protestations massives dans différentes grandes villes : Téhéran (la capitale), Rasht, Shiraz et Sanandaj. Les manifestations commencèrent après le rassemblement sur la place Azadi de Téhéran pour commémorer les victimes de l’accident aérien. Parmi les slogans, on a pu entendre des slogans anti-régime comme « À bas le dictateur » (qui visait le guide suprême), « À bas la République islamique », « On n’a pas perdu des vies pour faire l’éloge du dirigeant assassin », « Ni turbans, ni couronnes, c’en est fini des mollahs ». Ce dernier slogan est particulièrement important en ce qu’il vise à la fois le régime islamique et les monarchistes qui, quoique dans l’opposition, réclament que la dynastie Pahlavi (renversée durant la Révolution de 1979) soit rétablie. Ce slogan a été scandé non seulement à Téhéran et alentours, mais aussi dans de nombreuses autres villes. Il illustre le caractère de gauche radicale des manifestations et des soulèvements et pourrait indiquer qu’une probable révolution renversera le pouvoir islamique. Les manifestants ont également décroché des portraits de Soleimani et de Khamenei et y ont mis le feu.

Les manifestations actuelles sont en fait la continuation du soulèvement de novembre dernier et des luttes ouvrières et autres protestations massives de décembre 2017. Afin de comprendre ce qui se passe en Iran en ce moment, il faut revenir rapidement sur ces événements plus anciens.

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Les protestations de 2017

En décembre 2017, des millions d’Iraniens ont envahi les rues dans plus de 80 villes du pays. Les gens dénonçaient la hausse des prix, la pauvreté, l’inflation galopante, le chômage et les privations. Contrairement aux mouvements de protestation de 2009, limités essentiellement à Téhéran et quelques autres grandes villes, ceux de 2017 commencèrent dans de plus petites villes puis s’étendirent à l’ensemble du pays. Plus important est le fait que, contrairement aux manifestations de 2009, qui n’ont adopté leur caractère anti-régime que progressivement, les soulèvements de 2017 ont, dès le début, ciblé l’ensemble du régime islamique. De plus, ces mouvements de protestation n’ont pas commencé par des revendications purement économiques (qui allaient se politiser plus tard) : dès le premier jour, ils ont visé Khamenei et Rohani avec des slogans du genre « À bas Khamenei » ou « À bas Rohani ». D’autres slogans attaquaient directement le régime : « Nous ne voulons pas d’un régime islamique », « Il faut écraser le régime islamique » et « Réformistes et durs, c’en est fini de vous » (faisant référence aux différentes tendances du pouvoir). Ce caractère anti-régime des manifestations est également visible dans la réaction de la prétendue « opposition » (légale ou en exil) qui s’est opposée au mouvement populaire. L’opposition pro-régime dans son ensemble a condamné les mouvements de protestation et les manifestants. Par exemple, Abbas Abdi, autoproclamé « dissident » et « réformiste », demanda au régime d’écraser le mouvement avec une main de fer. Et de nombreux militants « anti-impérialistes » de gauche, tant iraniens qu’étrangers, prétendaient que les manifestations étaient provoquées et soutenues par les États-Unis et Israël !

Ces mouvements de protestation ont montré qu’aucune ouverture dans la société iranienne, aucune perspective d’amélioration des conditions de vie, de démocratisation, d’élargissement des libertés, d’égalité et de prospérité ne seront possibles tant que la République islamique perdurera. Les manifestants ont montré qu’ils savaient que le régime capitaliste et kleptocratique des mollahs était la principale raison de leur pauvreté, de l’absence de droits et de libertés, et de l’appauvrissement du peuple, et ce point de vue s’est exprimé dans le slogan « Mollahs capitalistes, rendez-nous notre argent ! »

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Un autre aspect important de ces mouvements protestataires est le rôle décisif joué par les femmes. En fait, cela a toujours été le cas, même au cours des événements de 1999 et de 2009. Mais, dans le mouvement de 2017, les femmes ont particulièrement ciblé l’obligation du port du voile islamique (le hidjab). Tout a commencé par un acte symbolique dû à une femme sur la place de la Révolution : elle enleva son voile, le colla au bout d’un bâton et se tint tête nue sur une plate-forme sur la place, brandissant son voile comme un drapeau. Elle a été finalement arrêtée par les forces de sécurité, mais l’histoire de cet acte se répandit rapidement, et finit par devenir le phénomène connu sous le nom de « femmes de la place de la Révolution ». Qui plus est, les femmes ont toujours été en première ligne des manifestations dans tout le pays.

Évidemment, les réactions du régime face à ce soulèvement ont été très dures : plusieurs personnes ont été tuées, des centaines gravement blessées, des centaines arrêtées, torturées et emprisonnées. Le régime a réussi à faire taire les protestations au bout d’un mois, mais il était clair que le calme n’était que temporaire, dans la mesure où les contradictions qui les avaient produites restaient intactes.

Les grèves ouvrières de 2017 à 2019

Bien que le régime ait réussi à réprimer les soulèvements de décembre 2017, la lutte des classes s’est poursuivie. Ainsi, la période qui a suivi les événements de décembre 2017 a été marquée par deux grèves massives et simultanées : celle du « Complexe du sucre Haftape » et celle du « Complexe du fer et de l’acier Ahwaz ». Les salariés réclamaient de meilleures conditions de travail, la récupération des salaires impayés, l’arrêt des licenciements et du contrôle des ouvriers – en réaction à l’argument des patrons qui disaient que les « Complexes » ne rapportaient rien et que la production serait arrêtée. Il faut souligner ici l’importance particulière du soutien populaire à ces deux grèves. Tous les jours, les ouvriers ont manifesté à pied avec leurs familles et d’autres citoyens. Ces grèves ont aussi reçu le soutien d’étudiants d’extrême gauche et communistes, non seulement de la région (les entreprises Haftape et Ahwaz sont situées dans la province du Khuzestan, riche en pétrole), mais d’autres grandes villes également.

Ces grèves ont également été importantes en ce sens qu’elles ont fait entrer les revendications de la classe ouvrière et des communistes dans l’atmosphère politique. Ainsi, le principal slogan de ces grèves, qui durèrent près d’un an, était : « Du travail, du pain, la liberté, et le pouvoir aux conseils. » Il faut souligner le soutien aux grévistes et manifestants venant de tout le pays, ainsi que le soutien d’autres organisations iraniennes (à noter qu’en Iran, si les syndicats et d’autres formes d’organisation de la classe ouvrière sont interdits, ils existent de facto grâce à des décennies de luttes de la classe ouvrière).

Le régime a essayé de casser les grèves et il a arrêté les leaders ouvriers, dont en particulier Esmail Bakhshi, personnalité aujourd’hui connue dans tout le pays, ainsi que Sepideh Gholiyan, une étudiante de Téhéran qui a couvert les grèves pour le journal étudiant Gam.

Quelque temps après l’incarcération de ces militants, les chaînes de télévision d’État ont diffusé un film contenant les « confessions » d’Esmail Bakhshi, de Sepideh Gholiyan et d’autres leaders ouvriers détenus. Dans ce « documentaire », ces personnes « confessaient » qu’elles étaient liées à des partis politiques d’opposition illégaux, en particulier au Parti Communiste Ouvrier d’Iran et qu’elles avaient reçu de ces partis des consignes afin de déstabiliser le pays – il est à noter qu’à la suite de la diffusion de ce film, le nom « Parti Communiste Ouvrier d’Iran » est devenu le terme le plus recherché sur Google.

Tout le monde savait que ces militants avaient été torturés pour faire de telles déclarations. Quand ils ont été relâchés, Sepideh Gholiyan et Esmail Bakhshi ont enregistré des vidéos et les ont diffusées sur les réseaux sociaux : ils expliquaient qu’ils avaient été violemment torturés et que ces confessions n’étaient pas les leurs. Ces vidéos sont devenues virales. La stratégie du régime s’est effondrée et finalement ceux qui avaient été libérés de prison ont été à nouveau arrêtés… Ils devaient être lourdement condamnés, mais plus tard, sous la pression publique, le régime les a libérés sous caution.

Bien sûr, il y a eu d’autres grèves et manifestations plus ou moins importantes mais les événements liés à ces militants ont eu une importance symbolique du fait de l’émergence de leaders ouvriers reconnus par la population dans tout le pays et également par la reprise de revendications communistes par la population – ce qui allait par la suite avoir une certaine résonance, en novembre 2019 et lors des récentes manifestations de masse.

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Novembre 2019 : sur les traces de la révolution

Le 15 novembre 2019, le prix de l’essence a énormément augmenté en Iran. Le prix de l’essence rationnée a augmenté de 50 % tandis que le prix de l’essence non rationnée a triplé. Le régime islamique d’Iran a déclaré que l’augmentation du prix de l’essence était bénéfique pour les gens. Cependant, les gens, dont la majorité est d’une extrême pauvreté, sont descendus dans la rue en grand nombre pour protester contre l’augmentation des prix. Les premières manifestations pacifiques dans les villes de Isfahan, Shiraz, Bandar Abbas, Karaj, Ahvaz, Gatvand, Bandar-e Mahshahr, Behbahan, Khorramshahr et plusieurs autres villes se sont rapidement transformées en soulèvements violents à cause d’attaques brutales des forces spéciales contre les manifestants.

Finalement les manifestations se sont renforcées et se sont étendues à plus de vingt villes et les slogans sont devenus plus radicaux et politiques. Les manifestants scandaient : « À bas le dictateur » (c’est-à-dire le leader suprême Khamenei), « N’ayez pas peur, nous sommes tous unis », « Honte à vous, dictateur, laissez le pays tranquille », « Les mollahs, barrez-vous ! », « Le prix de l’essence augmente, les pauvres s’appauvrissent ».

Au deuxième jour du soulèvement dans des villes telles que Tabriz et Kermanshah, il y a eu des affrontements violents avec les forces de sécurité et la police spéciale. Le 16 novembre, les chauffeurs de camions-citernes transportant de l’essence se sont mis en grève en soutien aux manifestants. Le même jour, des manifestants ont réussi à prendre le contrôle de plusieurs quartiers de villes telles qu’Abadan, Ahvaz, Behbahan, Khorramshahr et Omidiyeh, et ils ont empêché la police et les forces spéciales d’entrer dans les villes et aux alentours. Toujours le même jour, des étudiants de plusieurs villes ont rejoint les manifestations. Les étudiants de l’université libre de Gohardasht, à Karaj, sont descendus dans la rue en scandant « Notre peuple est rebelle et en a assez de l’esclavage ». Ce slogan révèle le potentiel émancipateur et d’extrême gauche de ces soulèvements, car non seulement il vise la République islamique, mais également les rapports de production capitalistes qui sont protégés par le régime islamique d’Iran. Et encore le même jour, les étudiants de l’université d’Urmia ont rejoint le soulèvement.

Les manifestations se sont multipliées et le nombre de participants a augmenté considérablement le 17 novembre. Les manifestations se sont également radicalisées, comme on peut le voir dans les slogans des protestataires. Dans plusieurs quartiers de Téhéran et Mashhad, les manifestations se sont poursuivies tard dans la nuit avec les gens qui scandaient : « Nous ne voulons pas de la République islamique », « À bas Khamenei » et « À bas le dictateur ! » Sur la place Azadi, dans la ville de Mashhad, les gens ont détruit un véhicule blindé des forces spéciales. À Khorramshahr, les gens ont mis le feu à un bâtiment du gouverneur et à d’autres bâtiments officiels. À Karaj, des manifestants ont mis le feu à au moins 15 banques et locaux de police et ils ont brûlé le drapeau du régime islamique. À Robat Karim, un des quartiers de Téhéran, ils ont mis le feu à une station-service, dans le quartier de Téhéran Pars, une banque a été incendiée, et dans la ville de Quds, le bâtiment officiel du gouverneur et quelques banques ont également été incendiés. À Shiraz, également, dans le quartier Maliabad, un bâtiment de la police a été totalement brûlé par les manifestants.

Le jour même, craignant la progression des manifestations et une grève générale, la République islamique a fermé les écoles pendant deux jours, prenant pour prétexte les mauvaises conditions météorologiques et l’importante circulation automobile. Face aux soulèvements, le régime a paniqué et a tenu plusieurs réunions d’urgence. Il a bloqué l’Internet afin d’empêcher les gens de communiquer les informations concernant les manifestations, mais les soulèvements ont continué avec encore plus de force et de dynamisme. Même les lignes téléphoniques ont été bloquées, mais le 19 novembre, les manifestations s’étaient répandues dans plus de cent villes. Les écoles et les universités ont été fermées jusqu’au 23 novembre à Téhéran et de nombreuses autres villes. Et les premiers matchs de ligue de football ont été interrompus.

Le 20 novembre, les soulèvements étaient réprimés. On sait que plus de 1 500 manifestants ont été tués par balle, plusieurs milliers ont été blessés et plus de 7 000 ont été arrêtés. Au moment de la rédaction de ce compte rendu, le régime n’a toujours pas annoncé combien de personnes sont mortes. Le sort de nombreux détenus n’est toujours pas connu. Les familles qui ont pu trouver les corps de leurs proches ont subi des pressions pour ne pas organiser de funérailles publiques. Dans un cas, les parents d’une des victimes des soulèvements ont été arrêtés et emprisonnés.

Malgré les atrocités commises par le régime, la lutte pour renverser les bandits islamistes continue. Le régime a peut-être réussi à maîtriser les soulèvements de novembre, mais les développements futurs des événements et un nouvel embrasement de manifestations en dépit des atrocités du régime sont la preuve qu’une véritable révolution va balayer la République islamique capitaliste et kleptocratique. Ce jour n’est plus très lointain.

Siyaves Azeri

Article traduit de l’anglais par des lecteurs de RésisteR !, paru dans RésisteR ! #66 le 28 janvier 2020.



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