Jurys du bac 2019 : un scandale en 3 actes



Reconstitution d’une journée surréaliste, à partir des témoignages de juré.e.s, de président.e.s et de vice-président.e.s de jurys convoqué.e.s en juillet.

Acte 1 : Du flou à la désinformation

4 juillet 2019, 8h30 – Réunion des jurys dans les centres d’examens de l’Académie. Dans certains, la moitié des dossiers sont incomplets avec au moins une note manquante. Aucune consigne claire et officielle n’est donnée aux juré.e.s quant aux modalités à respecter en cas de notes manquantes.

9h – Au lycée Lapicque d’Epinal, « seuls 59 élèves sur 117 avaient toutes leurs notes. Nous avons donc attentivement examiné ces 59 dossiers, et nous avons effectué des procédures qui nous paraissaient adéquates. Nous avons regardé chaque fois le livret scolaire électronique, pour notamment apprécier la proximité des notes obtenues à l’examen du bac et en contrôle continu. Souvent, et ceci de façon frappante, les notes étaient très différentes. ».

9h30 – Au lycée Schuman de Metz : « Plusieurs difficultés de connexion. Chaque fois qu’on passait à la page suivante, ou qu’on allait consulter un livret scolaire, le zinzin se déconnectait et le président du jury devait de nouveau entrer tous les codes. Ça a pris un temps fou. Plusieurs membres du jury en ont eu assez et sont partis. Atmosphère jamais connue... »

10h00 – Toujours aucune consigne officielle reçue du ministère. Plusieurs juré.e.s, à Varoquaux (Tomblaine) par exemple, en ont marre d’attendre et décident de partir.

À Lapique : Le chef de centre présente une consigne écrite mais non signée, sans en-tête. « Nous refusons d’appliquer tant qu’on ne nous présente pas une note de service signée ».

Dans les jurys où tous les dossiers sont complets, on désinforme : « L’IPR de SES nous a dit qu’aucune note n’était retenue dans sa matière ». C’était manifestement faux.

Acte 2 : De l’improvisation à l’illégalité

11h00 – À Varoquaux, comme dans les autres centres, les chef.fe.s annoncent que « selon la directive du Rectorat nous devions mettre la moyenne de la matière apparaissant dans le livret scolaire à la place de la note manquante. » Pire, « si nous n’avions pas accès au livret, nous devions mettre une note à l’image des notes des autres disciplines obtenues au bac » !

Mêmes consignes à Schuman. Dans un jury, il manquait les notes d’allemand LV2 et plusieurs candidat.e.s n’avaient aucune note dans le livret. Le chef de centre s’énerve : « peu importe, faites au mieux, mettez la note de l’oral pour l’écrit ». Tollé dans le jury.

Dans un autre jury du même centre, des collègues s’insurgent : « C’est quand même inimaginable ! Des candidats absents à l’épreuve ont eu une note en histoire-géo ! ». « Le bac 2019, c’est avoir une note sans aller aux épreuves ! »

À Georges de la Tour à Metz : « Le Rectorat a donné l’ordre de remplacer les notes manquantes de SVT par une note calculée sur des bases complètement fausses. On a pris le livret scolaire des candidats et on a simplement fait la moyenne des notes de TP et d’écrit, sans leur attribuer les coefficients ».

Dans un autre jury de Schuman, alors même que les notes ont été rendues : « Opération récupération des donnés frauduleuses réussies ! La vice présidente du jury va m’envoyer toutes les captures d’écran pour prouver que les notes de rattrapage ne sont pas les vraies notes ! »

À Lapicque, certain.e.s président.e.s de jurys estiment que « si l’examen du bac a un sens, nous avons toutes et tous été très mal à l’aise face à la directive du ministre Blanquer du 3 juillet 2019, selon laquelle "en cas de note manquante, les jurys sont invités à remplacer celle-ci à titre provisoire par la moyenne obtenue par l’élève sur les 3 trimestres de la classe de terminale dans la matière concernée". Notre jury a, de façon unanime, décidé de ne pas appliquer cette directive, citant l’inégalité entre les candidat.e.s comme raison principale du refus, tout comme la situation insupportable où certain.e.s élèves seraient obligé.e.s de passer les épreuves orales alors qu’en réalité leurs résultats de bac permettaient de l’éviter. »

L’ensemble des président.e.s de jury sont conscient.e.s de l’illégalité de ce que qui est en train de se passer. Confirmation à Stanislas : « Je déclare être gréviste en soutien [aux collègues rétentionnaires]. J’appelle le jury à faire de même et à rejoindre le collectif à 10h. Auparavant la vice-présidente avait signalé que si des notes manquaient, il faudrait les remplacer par des notes du livret scolaire. Je suis intervenu en signalant que c’était illégal. Le président du jury et la vice-présidente se sont interrogés du regard. Le président du jury m’a répondu qu’effectivement le problème avait été soulevé en réunion des présidents. Il a confirmé que c’était illégal... »

À Lapique, un président de jury résume la procédure (ordonnée oralement par l’administration) : en cas de note manquante il faut entrer sur le serveur une note de remplacement (celle du livret, une moyenne annuelle dans la matière ou sur l’ensemble des matières). « Le chef de centre demande si le président veut entrer les notes ou démissionner, si le vice-président veut entrer des notes ou démissionner, si un autre collègue veut assumer ces fonctions. Dans le cas contraire, tout le monde sera considéré comme gréviste ». Au final, c’est le chef de centre qui entre les fausses notes.

À Schuman, le secrétariat minimise : « Pour les STMG, l’histoire-géo n’est que coeff. 2, ça ne doit pas faire une grosse différence... ».

Acte 3 : Démissions des jurys et menaces de l’administration

11h30 – Au lycée Lapique d’Epinal, après avoir statué sur les dossiers complets, la présidente d’un jury et le vice-président se déclarent solidaires des grévistes et refusent d’appliquer les consignes illégales du Ministère, face à des notes de SES manquantes. Ils présentent leur démission au chef de centre. « [Il nous] a informé [que nous serions] grévistes, comme tous les membres du jury. Cette qualification est manifestement incorrecte – le travail a été fait par tous les membres du jury qui ont signé la feuille d’émargement ».

Dans ce même établissement, le chef d’établissement menace un président de jury qui refuse d’appliquer des ordres manifestement illégaux, qu’une plainte serait déposée par le Ministère. « Il est appelé à plusieurs reprises à s’entretenir (seul) avec le chef de centre qui fait le relais avec le Rectorat. ». « On lui ordonne de libérer les membres du jury pour qu’il reste seul pour appliquer les consignes ». « Le doyen de la fac de droit l’appelle personnellement pour lui rappeler qu’il n’est pas encore maître de conférences titulaire…, que ce qu’il lui demande de faire est illégal mais qu’il lui demande de le faire ».

12h00 – Toujours à Lapique, le chef de centre menace « [de la venue] d’un huissier pour constater les copies manquantes et que des gendarmes seraient envoyés au domicile des correcteurs qui n’ont pas rapporté leurs copies, que ces correcteurs feraient l’objet d’un dépôt de plainte de la part de l’Éducation Nationale et d’un conseil de discipline ».

13h00 – Dans l’un des jurys de Varoquaux, le chef de centre « nous incite à inventer des notes et nous dit que les autres jurys l’ont accepté. Il nous informe qu’un huissier du Rectorat va venir nous contrôler. »

Au même moment, la Rectrice elle-même s’entretient par téléphone avec un jury de Lapicque, prétendant « que nous étions le seul jury de l’académie de Nancy-Metz refusant de délibérer » ! Les juré.e.s lui ont malgré tout « répondu que cet ordre ne respectait pas le principe d’égalité et que, pour cette raison, ils ne souhaitaient pas l’appliquer ».

Face au refus des juré.e.s de substituer les notes de bac de philo par les notes de contrôle continu sans ordonnance écrite, le chef de centre (proviseur adjoint) les menace de plaintes portées par le MEN en cas de non délibération. Il annonce également qu’ils et elles seront considéré.e.s comme grévistes si la consigne (non officielle) n’est pas appliquée, et qu’ils-elles ne peuvent pas partir au motif que « l’enseignant est un cadre et qu’à ce titre il n’y a pas d’heure de fin légale de service. » Malgré ces pressions, les juré.e.s ont protesté, « signifiant qu’ils et elles étaient bien présent.e.s mais dans l’incapacité d’effectuer leur mission de délibération, et ont dénoncé à la fois l’ordre illégal et les intimidations qui ont néanmoins été répétées à maintes reprises ensuite, tout au long de cette longue journée ».

Pendant ce temps, la pression sur des collègues rétentionnaires s’intensifie : « Je suis sorti seul de mon jury. J’ai retrouvé alors mon collègue gréviste [qui me dit avoir] été soumis à une pression forte du proviseur adjoint, le sommant de rendre ses copies, [arguant] que ce sont des documents administratifs, qu’il les détenait d’une manière illégale et qu’on enverrait les gendarmes les prendre. »

À Varoquaux : « on nous affirme que la police s’occupera du collègue de philo [gréviste]. »

15h30 – Les personnels encore présent.e.s à l’un des jurys de Varoquaux finissent par inventer des notes sur la base des livrets scolaires avant de délibérer.

16h30 – Même issue à Lapique avec quatre juré.e.s ayant décidé de rester malgré tout : « Ils ont cédé sous la contrainte et fait des faux jusqu’à 20h ».

Pendant ce temps, la machine médiatique tourne en boucle : « Tout se passe globalement normalement », « les enseignants qui retiennent leurs notes sont une minorité ». Sans aucun fondement légal, le ministre menace les grévistes « preneurs d’otage » de 15 jours de retrait de salaire, de plaintes au pénal et d’un conseil de discipline.

Le lendemain, vendredi 5, jour des résultats : certain.e.s élèves ne savaient pas qu’ils-elles avaient des notes provisoires (Poincaré, Schuman). Les enseignant.e.s mobilisé.e.s ont tracté pour leur conseiller d’aller demander leur copie au Rectorat. Certain.e.s les ont accompagné.e.s dans l’exercice de ce droit. « L’administration refuse de nous recevoir avant jeudi… soit le 11 ».

Lundi 8, oraux de rattrapage : Contrairement à l’engagement de la Rectrice auprès des grévistes, les notes « provisoires » ont été maintenues, alors que l’administration disposait toutes les notes et copies depuis le vendredi matin. Certain.e.s élèves ont passé l’oral pour rien, elles et ils auraient pu avoir leur bac du premier coup.

LES GROS MOYENS DE BLANQUER FACE A LA GREVE DU BAC : MENSONGES, MENACES, INTIMIDATIONS, ETC.

Blanquer a joué, à la fin de l’année dernière, au briseur de grève avec tous les moyens dont il disposait et ce avec la complicité des « medias ».

La première ficelle fut la communication sur les chiffres : seuls 2,54 % des personnels de l’EN aurait été en grève le jour des premières épreuves. Chiffre absurde, mais qui permet de minoriser un mouvement de grève, qui dans certains lycées, était loin d’être anecdotique. Plus tard, il annonça un chiffre de 2 000 enseignant.e.s ayant retenu leurs notes sur 175 000, soit 1,1 %. Mais, ce serait 130 000 copies qui ont été retenues, soit… 3,25 %. En fait, le nombre de 175 000 correctrices-teurs comptabilise tou.te.s les correctrices-teurs des trois baccalauréats, y compris celleux qui ont corrigé les épreuves anticipées (et dématérialisées) ainsi que les examinatrices-teurs d’oral. Nous n’étions donc, aux dires du ministre, qu’une infime minorité à avoir fait grève… Mais une minorité qui l’a forcé à inventer tout et n’importe quoi pour faire en sorte que le bac ait lieu en temps et en heure.

Puis, vinrent les menaces. Suppression de 15 jours de salaire, sanction disciplinaire… Coups de téléphone et courriels de la part de la DEC intimant de rendre les copies les derniers jours. Il fallait absolument que nous rendions ces notes avant le jour J (celui de la proclamation des résultats).

Enfin, la mascarade des notes inventées et des jurys d’examen fantômes…

Cette grève fut un échec, reconnaissons-le : aucune de nos revendications n’a abouti. Mais, elle a forcé Blanquer à sortir du bois et à montrer ce qu’il est réellement. Sa volonté d’« apaisement » en cette rentrée, nous prouve que son attitude de briseur de grève n’est pas passée dans l’opinion (son seul baromètre). Cette grève nous montre surtout que face à ce gouvernement seules des actions s’inscrivant dans la durée et s’attaquant à des symboles ont quelque chance d’avoir un écho. Les traditionnelles journées de grève isolées n’ont aucune portée. Ce qu’elle montre aussi c’est que si certain.e.s ne nous ont pas suivi dans notre mouvement de rétention des notes, elles et ils pourraient le faire dans l’avenir, à condition de leur faire comprendre que seule l’épreuve de force est susceptible de faire bouger les lignes.

Article paru dans le bulletin local d’information syndicale de Sud-éducation Lorraine, n°37, octobre 2019.


Sur le même sujet : Dans la tête d’une gréviste retenant ainsi les notes du Bac, du 2 au 5 juillet 2019



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