De RSE à RSA

Toul et Toulois |

Quoi ? Comment ça ? Vous ne connaissez pas la RSE, la Responsabilité Sociale (ou Sociétale) des Entreprises ? Vous ne connaissez pas ce concept apparu dans les années 60. Vous allez voir ce que vous allez voir !

Comme un miracle qui arrive quand on ne l’attend pas, à une époque où l’écart entre les plus riches et les plus pauvres se creusait et se creuse encore, les entreprises découvrent qu’elles ont un cœur, qu’elles ont un rôle social à jouer pour le bien-être de l’Humanité. Notre MEDEF national, les grands patrons et capitalistes de la planète, les DRH de l’univers, tous ou presque, se promirent de se convertir à une politique éco-compatible avec le développement durable… et pas que !

Ainsi, l’Organisation internationale de normalisation adopte en 2010 la nouvelle norme ISO 26000 qui traite de la responsabilité sociétale des organisations et fixe « la responsabilité d’une organisation vis-à-vis des impacts de ses décisions et de ses activités sur la société et sur l’environnement, se traduisant par un comportement transparent et éthique » ! Cette norme fut adoptée par presque tous les pays adhérents à l’Organisation internationale de normalisation, à l’exception cependant des USA, de Cuba, de l’Inde, du Luxembourg et de la Turquie.

Ainsi s’exprime l’Association française de normalisation (AFNOR) : « La 26000, c’est un outil de progrès dans une logique de responsabilité sociétale et de progrès permanent et participatif, respectueux de l’environnement, respectueux des agents, et des hommes et des femmes, tout en assurant la pérennité économique. Nous sommes dans une logique d’ouverture et d’évolution de culture. »

Ainsi, en 2001, l’Union européenne s’inscrit dans cette démarche révolutionnaire et rédige sa propre définition : « La RSE, c’est l’intégration volontaire des préoccupations sociales et écologiques des entreprises à leurs activités commerciales et leurs relations avec leurs parties prenantes. Être socialement responsable signifie non seulement satisfaire pleinement aux obligations juridiques applicables, mais aussi aller au-delà et investir « davantage » dans le capital humain, l’environnement et les relations avec les parties prenantes. »

C’est ainsi que de nombreuses entreprises nationales ou multinationales arborent avec fierté le label RSE. Le monde du travail et les conditions de travail allaient se métamorphoser… auraient dû se métamorphoser en une qualité de vie au travail respectueuse, à défaut de devenir heureuse. Finis les Thénardier, Germinal rejeté aux tréfonds de l’histoire, adieu Hugo, adieu Zola !

Hélas, trois fois hélas ! Depuis l’apparition miraculeuse de cette RSE, la réalité est toute autre. Plans sociaux, licenciements abusifs, fermetures sacrificielles à la finance, managements mortifères n’ont jamais cessé de broyer l’humain, de l’humilier, de le réduire à une ressource insignifiante au service du seul profit. Le miracle espéré de la RSE s’est transformé en mirage, la promesse d’un monde meilleur en une habile arnaque de communication, comme nous le prouvent ces deux exemples d’actualité dans les environs de Nancy.

Clarion à Custines

Cette multinationale japonaise s’est implantée en France, à Custines, en 1983, dans le cadre de la « revitalisation » du bassin industriel de Pompey, déserté par la sidérurgie. Spécialisée dans les autoradios haut de gamme, Clarion a élargi son activité aux systèmes embarqués et ambitionne d’être leader mondial de l’interconnexion d’un véhicule à l’extérieur. Appâtée par les avantages fiscaux et les aides publiques, l’usine a recruté jusqu’à 400 salariés, dont peu ou prou de sidérurgistes reclassés. Dix ans plus tard, en 2004, l’assemblage des autoradios réalisé à Custines est délocalisé en Hongrie, au nom d’un dumping social cher à la compétitivité mondiale. Aujourd’hui, on ne compte plus que 80 salariés environ sur le site de Custines et une trentaine dans l’établissement secondaire de Vélizy-Villacoublay.

Cette multinationale affiche une RSE haute en couleur, mais pour le moins obscure et équivoque : « Clarion établira une éthique d’entreprise ancrée dans un programme de conformité et basée sur son concept fondamental de philosophie d’entreprise. » (!!!) Conformément à cette politique, Clarion fait tout au long de l’année la promotion de ses activités visant à « créer une entreprise qui a la confiance de la société ».

En matière de ressources humaines, les choses sont plus claires et brillent bien plus que l’uniforme étincelant d’un samouraï : « Clarion a établi un système d’administration des ressources humaines qui garantit que chaque employé peut travailler avec une forte motivation et que ses résultats sont dûment appréciés en fonction des actions, des performances et de la capacité. »

Pour preuve, « la rémunération des administrateurs et des membres de la direction [se fait] en totale transparence et impartialité ». En bon gestionnaire économique et soucieux des intérêts de leurs actionnaires, cette moralité ne s’applique pas aux salariés. Dernièrement, la direction a innové en octroyant une prime de 1000 euros à tous les salariés. Vous y avez crû ? Non, bien sûr ! Dans un élan de grande générosité pour des salariés payés au rabais, celle-ci a décidé d’octroyer une prime de 800 euros à dix salariés : vous avez bien lu, dix salariés seulement ! Plutôt que s’en remettre à la subjectivité des chiffres et des appréciations de la hiérarchie pour établir un classement des dix meilleurs employés « en fonction de leurs actions, de leurs performances et de leur capacité », dernièrement, la direction a délégué aux salariés eux-mêmes le soin de désigner les dix heureux récipiendaires.

Chacune et chacun des salariés a disposé de dix points à accorder à un et jusqu’à dix de ses collègues. Un bulletin de vote nominatif (il était interdit de voter pour soi !) leur a été distribué et une urne mise à leur disposition. Dans un souci d’impartialité et de « confidentialité », le dépouillement a été sous-traité à un cabinet extérieur, BAT, soit – ça ne s’invente pas – Bonheur au Travail.. Résultat de cette élection incongrue : 38 votes valablement exprimés sur le site de Custines, soit moins de 50%, annoncés par l’expert en dépouillement mais pas en arithmétique puisqu’il totalise 384 points sur 380 possibles ! Quant à la « forte motivation » recherchée et promise dans la RSE, vous vous doutez du résultat : incompréhensions, mises en doute de la partialité, jalousies, soupçons de copinage… en un mot la zizanie dans le personnel ! Face à une telle défaite, il ne reste plus aux samouraïs de la direction qu’à se faire hara-kiri.

Acticall Sitel à Toul

En 2008, l’entreprise Michelin installée sur le site Kléber, à Toul, fermait ses portes. Elle laissait sur le carreau 826 salariés. Comme à Custines, les politiques et les « acteurs économiques » se lançaient dans une recherche de nouvelles entreprises pour « revitaliser le site ». C’est dans ce contexte que la multinationale Acticall Sitel, présente dans 24 pays, s’implantait, moyennant quelques subsides privés et publics. Ce sont 192 personnes, dont 3 reclassés Michelin, qui trouvèrent un job de téléconseiller chez ce spécialiste mondial de la relation client. Aujourd’hui, ils sont moins d’une quarantaine à attendre le 31 janvier prochain, jour de fermeture définitive des portes de ce centre d’appels.

Il y a un an, les premières rumeurs de disparition circulent dans les couloirs. Le directeur local les dément et assure à qui veut bien le croire qu’il n’est pas question de fermer. Le doute s’installe chez quelques-uns. Les autres se sentent protégés. Comment cette entreprise, labellisée RSE et qui a même reçu le trophée « innovations sociales » de l’Institut national de la relation client (INRC) lors des Trophées RSE 2014, qui récompense son programme RH volontariste nommé « Rendre Service », 100% orienté qualité de vie au travail, pourrait-elle mentir ? Comment une entreprise qui s’est engagée à un comportement transparent et éthique, qui se revendique respectueuse des hommes et des femmes, qui annonce s’investir « davantage » dans le capital humain, comment cette entreprise pourrait-elle trahir ses engagements et ses promesses ?

Sur le site internet Sitel, les témoignages se multiplient pour vanter les mérites et la responsabilité sociétale de cette multinationale : « Entreprise ou le flicage est de rigueur ! Stress permanent, On nous demande d’en faire toujours plus pour un salaire qui franchement reste le minimum syndical », « Que ce soit sur le plan humain ou en ce qui concerne le travail, Sitel est à éviter », « Cette entreprise n’a qu’un but : le profit. C’est sûr qu’il y a du travail puisque les gens ne restent pas. Ceux qui y travaillent sont en arrêt maladie et en dépression. J’ai tenu deux mois », « Une sécurité de l’emploi très mauvaise, une précarité énorme », « Trop de pression, trop surveillés et écoutés, pas de liberté, c’est une usine. Primes ridicules », « Aucun respect pour les employés, l’hygiène, 0 intégrité, boîte gérée sans logique, perd ses clients, ferme ses centres, délocalise à l’étranger », « Un an d’investissement pour rien puisque nous sommes renvoyés comme des chiens après avoir fait le "bouche-trou" »

Après ce concert de compliments qui traduit bien l’investissement majeur des dirigeants de cette société citoyenne dans la RSE, la quarantaine de salariés et quelques fainéants encore présents à Toul se sont rassemblés ce jeudi 9 novembre pour une cérémonie « de deuil, de colère et de bordel » autour du cercueil de feue Madame Responsabilité SOCIALE. Ils craignent, comme avant eux leurs anciens collègues, comme les 826 licenciés de Michelin et comme des milliers de travailleurs anonymes victimes de ces politiques de profit menées par des gens bien et de biens, connus et respectés, comme les 6 millions de Français qui « bénéficient » de ce revenu de solidarité d’à peine plus de 500 euros par mois, ils craignent de se retrouver dans quelques mois au RSA. Quoi ? Comment ça ? Vous ne connaissez pas le RSA ?

Léon De Ryel

Article paru dans RésisteR ! #52, le 11 novembre 2017