Comme des lucioles



Il est impossible de rembobiner et revivre un concert. Chaque concert est unique. C’est un moment partagé entre des personnes présentes au même moment et au même endroit. La question de comment capter ces instants éphémères pour en garder une trace me préoccupait.

D’abord, je parlais de documentation pour me convaincre que mon intention était d’apporter un regard « utile » et de rendre-compte de la scène. En général les images « documentaires » plaisent. La première chose qui me venait en tête c’était de faire des photos des membres des groupes sur scène. Lorsque je rentrais chez moi, je regardais les photos pour apporter un regard critique. J’y voyais les images des membres des groupes qui jouent. Puis je les montrais à mes potes, qui constataient la même chose. Effectivement, les groupes vus la veille sont tels quels sur les images numériques. Rien de plus simple. Si les photos me faisaient penser à une de celles de la photographe de la scène punk américaine Chris Boarts Larson, ça me faisait plaisir. Autrement, ce n’était rien d’autre qu’un tas d’images, qui pouvaient devenir des supports provoquant des pensées nostalgiques dans quelques années.

A chaque concert j’essayais de prendre mon temps pour cadrer autrement et cadrer autre chose que les musicien.ne.s sur scène : les set-lists, les mains, les semelles, le sol, les boutons des pédales d’effet, la lumière et le fumigène, les têtes des personnes bourrées. Malgré les expériences, ça ne donnait toujours pas ce que j’attendais d’une image, par contre ça ouvrait la porte pour engager des discussions. Comme celles sur la comparaison sur la photographie numérique et argentique. « Les vrais photographes commencent par la photographie argentique et prennent leur temps pour cadrer. » Une phrase type pour hocher la tête en guise d’accord à l’unanimité.

Quand j’étais gamine, ma mère a installé un labo photo dans notre appartement et développait des photos. Parfois j’avais le droit d’assister au procédé magique de fabrication des images. Plus tard dans les labos des écoles, les formes qui apparaissent dans le produit révélateur me fascinaient, même si je n’ai que rarement réussi à développer une photo de bonne qualité. Il y avait toujours trop de gris, ça rendait les clichés trop monotones. Plus tard, je ne savais toujours pas faire des photos. Pour les concerts, mon petit appareil numérique faisait l’affaire. Après tout chaque image pouvait être retravaillée. Par facilité je rajoutais du bruit et j’enlevais de la couleur. Les nouvelles questions surgissaient. « A quoi ça sert d’avoir un appareil HD, si c’est pour rajouter un effet de bruit sur les images pour faire photo à l’ancienne ? A quoi ça sert de faire des photos avec une esthétique des années soixante-dix si on est à l’époque de l’HD ? »

Un jour j’avais l’occasion d’essayer un appareil de bonne qualité. La précision des détails était fascinante. Il avait quelque chose qui changeait dans l’écriture. Pendant plusieurs semaines j’avais l’impression qu’il n’existait pas de « mauvaise photo » et puis quand j’en avais marre j’ai tout simplement supprimé les centaines de fichiers sur mon disque dur. Il fallait trancher. Mes questionnements n’étaient pas autour du procédé, ni la technique. Tout était dans le sens.

Je continuais à faire des photos en essayant de retranscrire ce que nous traversons. Mes images ne reflétaient pas les imaginaires, ni l’expérience, ni même de la philosophie DIY. Des instants intenses étaient morts asphyxiés dans la boîte comme des lucioles dans un bocal. Ni belles, ni sensées, c’étaient tout simplement des milliers d’images mortes.

Les postures et des gestes sur la photo me semblaient prévisibles. A un moment, je me suis demandé si les photos ne contribuent pas à un certain conformisme, ne diffusaient pas une certaine attitude qui donnait envie d’imiter. Ensuite je bloquais sur le fait que les playlists écrites à la main se ressemblent. Puis les modes d’organisation et les salles me rappelaient les précédentes. Partout où j’allais le sentiment du déjà-vu me suivait et m’ennuyait. Hélas je n’étais pas la seule. Je rencontrais des personnes avec qui on créait le sentiment de complicité à travers des fausses critiques. Ces conversations nourrissaient le vide de plus en plus vaste. Finalement, je ne voyais plus les concerts, je les cadrais. Même le diaphragme et le temps d’exposition bien réglés ne donnaient rien de spectaculaire.

A Berlin, les appareils photos ne sont pas les bienvenus dans les espaces autogérés. « No photos ! » s’écrient les pancartes sur les grillages de wagenplatz. « No photos ! » s’écrient les personnes en voyant des touristes cadrer le squat avec leur portable. L’image subversive et underground des quartiers populaires attire les jeunes de partout. Ielles ont envie de rencontrer un punk avec une crête rose dressée qui lave des vitres des voitures au feu rouge ou se promener dans les rues où les murs sont couverts des affiches et des graffitis comme sur une carte postale. Il y a des couleurs, de la vie et la fête, de la générosité et de la convivialité humaine perdue dans les villes conservateurs et se perd petit à petit à Berlin. La ville est en pleine gentrification. Les habitant.e.s de Kreuzberg n’en peuvent plus des touristes, ni des hipsters, parce que la ville se transforme pour eux. Des pharmacies deviennent des bars et les petits commerces des salon à barbe. Les prix grimpent et la vie quotidienne devient de plus en plus chère.

En rentrant à la maison, j’ai regardé mes photos de Berlin. Elles n’avaient rien de différent des milliers d’images que peuvent prendre des jeunes de mon âge qui s’efforcent à ce que leur séjour à Berlin soit comme sur les cartes postales. Boring ! Peut être comme n’importe quel.le yuppie j’ai contribué à la gentrification de ces quartiers en cherchant les moments spectaculaires.

Chaque concert est unique. C’est un moment partagé entre des personnes présentes au même moment et au même endroit. La question de comment produire des images spectaculaires ne me préoccupe plus. J’ai juste quelques mauvaises photos des instants épiques avec des ami.e.s.