3Maisons : six mois de lutte, six mois de langue de bois

Nancy |

Début 2016, la mairie faisait savoir que les conventions liant les artistes occupant une partie de l’ancienne école du 14, rue de Fontenoy et la MJC des Trois Maisons ne devaient pas être reconduites pour plus d’un an. L’équipe municipale faisait ainsi connaître son intention de céder à plus ou moins court terme ce bâtiment qui abrite aussi nombre d’activités de la MJC, qu’il s’agisse d’activités régulières comme les cours de judo, tai chi, flamenco, cirque et théâtre (notamment avec des publics empêchés : PJJ, OHS), etc., ou ponctuelles, comme l’accueil des enfants le mercredi et pendant les vacances ou des troupes de spectacle vivant en phase de création.

Le 19 avril, a lieu l’assemblée générale de la MJC. Les questions fusent et Patrick Baudot, adjoint au maire chargé de la Jeunesse et des Sports, lâche : « On est ici chez nous ! » Les biens du domaine public appartiennent donc à la seule équipe municipale qui en dispose comme elle veut.
Se met alors en place un comité de soutien, qui dès la première réunion rassemblera pas loin de 250 personnes. Une pétition circule, pour demander le maintien de l’ancienne école et du jardin partagé, terrain prêté par la CUGN, et lui aussi menacé dans le cadre de la restructuration prévue du quartier.
Depuis, animations, rencontres, réunions se succèdent et fédèrent autour de ces lieux de vie les habitants du quartier qui ne souhaitent pas voir l’amputation de la MJC et la disparition de ce jardin partagé, lequel du statut de véritable friche, est devenu un vrai jardin où poussent tomates, courges, blettes, haricots, etc.

Rhétorique municipale

Dès le début, la municipalité a déployé un certain nombre d’éléments de langage pour justifier sa position : il s’agirait de « friches », dont l’occupation est « précaire », etc.
Le communiqué de la Ville de Nancy en réaction à un reportage de France 3 sur la situation de la MJC (voir ici) est un bel exemple du travail des communicants de la mairie, aptes à manier les concepts à tort et à travers, à faire dans l’esbroufe la plus cynique.

Tentons l’explication de texte :

« Concernant les locaux qui sont confiés à la MJC des Trois Maisons pour son activité socio-éducative, ils ne sont nullement menacés. Les échanges avec la MJC des Trois Maisons portent uniquement sur le devenir de l’ancienne école de Fontenoy, transformée en friche culturelle pour y accueillir des artistes en résidence, à la suite du départ des services de l’inspection académique. »

Contrairement à ce qui est affirmé ci-dessus, ce n’est pas seulement des artistes en résidence qui occupent l’ancienne école, mais aussi des activités socio-éducatives de la MJC. La mairie rectifiera par après en affirmant que s’il y a construction de logements, pourraient alors être prévus en rez-de-chaussée des espaces susceptibles d’accueillir les activités en question, tout en laissant en suspens le problème du maintien de ces activités pendant la durée des travaux. Par ailleurs, les artistes en résidence sont partie prenante des projets socio-éducatifs de la MJC.

« Les friches culturelles étant par nature éphémères, les projets désormais envisagés aux abords de la MJC ont amené la Ville à la prévenir des évolutions d’usages envisagées.C’est la mission et l’intérêt même des MJC que d’accompagner le développement et la mutation de la cité, par la transformation de friches en logements et locaux d’activité, qui nourrissent la vitalité du quartier et le rayonnement de la ville. »

Première remarque : j’ignorais que les MJC avaient pour mission d’accompagner les soi-disant urbanistes et promoteurs immobiliers dans leurs démarches. Passons !

Cette notion de « friche » revient à tout bout de champ dans le discours des élus. Or, la friche urbaine n’ayant aucune définition juridique, c’est le projet de réhabilitation et/ou reconstruction qui crée la friche urbaine (*). En ce sens l’affirmation de Patrick Baudot sur France 3 lors du « 19/20 » du 27 juin dernier est plus que révélatrice : « On ne peut pas garder un quartier en friche ! » Ce n’est donc pas la seule école qui est en jeu, c’est un projet global visant tout le quartier, et donc aussi le jardin partagé… Mais alors, on se demande pourquoi, s’il s’agit de « friches », c’est-à-dire de lieux inoccupés, ou occupés illégalement, il faudrait proposer d’autres lieux pour reloger les activités qui s’y déroulent.
La Ville prétend implicitement que ces « friches ne nourrissent pas la vitalité du quartier et le rayonnement de la ville, mais que la construction de logements et de locaux d’activités le fera ». S’il s’agit – et il ne peut s’agir que de cela – de faire ce qui a été fait à Nancy depuis plus de vingt ans, c’est-à-dire des blocs de béton pour logements et bureaux quelconques, sans penser une seconde à la possibilité même d’une vie sociale, alors oui, cela contribuera au rayonnement de la ville : dans moins de vingt ans, on donnera en contre-exemple des projets de réhabilitation ce qui aura été fait sur les « Rives de Meurthe ».

Par ailleurs, la notion de « friche culturelle », si elle est parfois utilisée, l’est pour désigner d’anciennes friches industrielles ou éventuellement administratives (une école inutilisée est considérée comme une friche administrative) dans lesquelles se sont installées de manière pérenne des activités artistiques, comme le Lieu Unique dans les anciennes usines LU à Nantes (voir ici). L’expression de « friche cultuelle » marque seulement l’origine du lieu, non son statut. Si nos élus avaient un peu de vision politique, ils feraient de l’ancienne école une friche culturelle dans le plein sens du terme. Mais sans doute jouent-ils sur la confusion entre « friche culturelle » et « squat d’artistes ». Mais où sont les squatteurs ? S’agit-il des artistes ayant passé une convention d’occupation avec la MJC, le tout en accord avec la mairie ? Quant à l’éphémère et à la précarité des baux dont ferait l’objet l’ancienne école, on peut se demander ce qu’il en est quand depuis plus de 15 ans, la municipalité prête ces locaux à la MJC. 15 ans, c’est deux mandats municipaux et demi, les précaires de l’histoire, c’est bien plus ces élus qui ne sont « chez eux » que pour 6 petites années…

Terminons la lecture de notre extrait du communiqué municipal : « Pour accompagner cette mutation, la Ville de Nancy souhaite réunir, au sein d’un pôle unifié les artistes et les industries créatives de notre territoire afin de leur offrir des possibilités supplémentaires de créer, de diffuser et de vivre dans la cité. »

La mairie veut rejouer avec les artistes plastiques le coup du pôle unifié qu’avait si bien réussi Hénart avec les musiques actuelles, lorsqu’il n’était qu’adjoint à la Culture. Résultat des courses : un gros bloc de béton rouge et une désertification du paysage musical nancéien. Chapeau ! L’Autre Canal, comme enterrement de première classe pour toute cette bande de bruyants qui gênait les bourgeois du centre-ville. Les artistes, c’est bien, mais autant les mettre à distance, bien parqués dans un coin.

Dernier argument massue de la mairie, mais aussi de certains militants : tout ça c’est juste un truc de bobos, d’artistes quelconques, alors que du logement social, ça c’est utile ! C’est toujours facile de jouer la démagogie, mais je ne suis pas bien sûr qu’il s’agira de logements sociaux et, même si c’est le cas, cela peut être dans le cadre d’un montage financier, comme pour le nouveau bâtiment construit par Bouygues au coin de la rue du Tapis-Vert et du boulevard du XXIe-RA, bâtiment dont l’usufruit sera donné à la MMH, bailleur social, pour 15 ans mais dont la nue-propriété sera vendue à des particuliers par Bouygues, particuliers qui réaliseront ainsi une belle affaire en termes d’optimisation fiscale. Plutôt que de parler de logement social, je parlerai ici d’opération immobilière sous couvert de faire du social (voir ici).

Pour défendre l’ancienne école et le jardin partagé, il est encore temps de soutenir et de rejoindre le collectif Nos3Maisons, de signer la pétition, afin de construire un vrai avenir pour ces lieux et le quartier.

Bas Coup.

Note
(*) « Des friches urbaines peuvent apparaître dans des villes, le cas échéant florissantes, dans un but de spéculation immobilière, lorsque le niveau atteint par le marché foncier n’est pas considéré par le promoteur comme suffisant pour rentabiliser en l’état les constructions projetées. D’autres friches urbaines peuvent découler de l’échec d’opérations d’urbanisme, comme ces zones d’aménagement concerté multipliant à l’envi les mètres carrés de bureaux attendant vainement un acheteur ou un locataire. […]
En tout état de cause, l’existence même de friches suppose par définition que les activités qui y étaient exercées aient été abandonnées.[....] La qualification même de friche renvoie par voie de conséquence à la recherche d’une nouvelle utilisation. Industrielles ou urbaines, les friches n’ont donc de sens que par leur réaménagement. » (Je souligne.) voir ici

Dernière minute

Au moment où nous bouclons, nous recevons dans notre boîte aux lettres la propagande municipale. Page 9 du dernier NancyMag’ on apprend que la MJC des 3 maisons va peut-être être agrandie !! « Nous n’avons aucune certitude sur le devenir de ce site, à part le fait qu’il ne propose pas aujourd’hui des conditions optimales pour les activités culturelles et de jeunesse, et que le quartier doit grandir et accueillir de jeunes familles », affirme Hénart. Décryptage : une fois cette annexe vétuste et inintéressante (du point de vue de nos édiles) vendue, la MJC ne pourra plus accueillir nombre d’activités. Comme on a prévu de vendre à des spéculateurs immobiliers, sous couvert de faire un peu de logement social, on va construire une nouvelle annexe à côté de la MJC, par exemple à la place du parking… Détruire un bâtiment pour reconstruire un bâtiment ayant les mêmes fonctions 50 mètres plus loin, ça il fallait y penser ! Mais pas question de faire ça en catimini : « Je souhaite qu’une concertation ait lieu, qu’elle puisse permettre de définir le meilleur projet possible avec la MJC, les habitants et le Conseil citoyen, avec un droit d’interpellation du Conseil Municipal. » Aucune mention du Collectif « Nos3Maisons » dans cette concertation. Il est évidemment plus facile de discuter avec le Conseil citoyen, ventre mou de la « démocratie citoyenne ». Quant aux habitants comment seront-ils consultés ? Par internet, pour faire moderne ? ou par leurs soi-disant représentants au susdit Conseil citoyen ?… Mais le plus comique, reste l’évocation d’une « nouvelle friche culturelle sur les Rives de Meurthe », cette dernière sera-t-elle, elle aussi, « par nature éphémère » ?

Article paru dans RésisteR ! #44, le 17 septembre 2016

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