26 avril 1986 – Tchernobyl n’est pas qu’une série télé



Le 26 avril 1986, la catastrophe de Tchernobyl avait lieu. Plusieurs centaines de miliers de mort·es plus tard, l’industrie du divertissement l’a fait entrer dans l’inconscient collectif au point que presque tout le monde à entendu parler de Tchernobyl grâce aux films, séries, BD, romans... Tant mieux, nous disent certain·es, cela permet d’en parler car c’est ça le plus important. En parler, très bien, mais pour en dire quoi ?

Tchernobyl ? C’est devenu "the place to be" pour les youtubeurs, les écolos du capital et les explorateur·ices urbain·es en manque de sensations, de vues et de revenus publicitaires. Aujourd’hui, le discours dominant est de dire que c’est bon, on peut vivre sans problème près de Tchernobyl, et que, comme pour Fukushima, les gens s’inquiètent pour pas grand chose et n’y connaissent rien, ce ne sont pas des scientifiques !

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"L’accident de Tchernobyl" est aussi entré dans l’inconscient collectif grâce à l’industrie du divertissement : série télé (Chernobyl de HBO en 2019), films d’action (Transformers 3 ou Die Hard 4), jeux vidéo (Stalker, Call of Duty 4)... Tant mieux, nous disent certain·es, cela permet d’en parler car c’est ça le plus important. En parler, très bien, mais pour en dire quoi ?

Il suffit de remonter en 1993 où, 7 ans après l’explosion, Bella et Roger Belbéoch écrivaient dans "Tchernobyl : une catastrophe" [1] :

« L’enseignement de Tchernobyl qu’on a voulu faire accepter se résumait à quelques idées simples :

  1. La technique (science et technologie) n’était pas en cause.
  2. Les problèmes résultaient de mauvais choix faits par une bureaucratie et des instances techniques subalternes insuffisamment compétentes.
  3. Grâce à l’intervention rapide et efficace des dirigeants à haut niveau de compétences, à qui on assura les pleins pouvoirs, la gestion fut remarquable.
  4. Ce fut l’occasion de montrer combien le génie humain peut être efficace quand cela est nécessaire.
  5. C’est l’accident le plus grave que l’on peut imaginer et son impact humain se résume à une trentaine de morts.
  6. Pour arriver à ce résultat, il faut, bien sûr, que la population soit docile et se plie sans discussion aux directives des experts. »

La série de HBO, par exemple, ne nous dit rien d’autre de la catastophe que ces 6 points : pas de remise en cause de l’énergie nucléaire ; c’était la faute aux soviétiques et à la bêtise de la bureaucratie communiste ; heureusement que des militaires et des scientifiques compétent·es ont pris les choses en main ; les gens se sont sacrifiés pour la cause et ont réussi à faire l’impossible ; il n’y a pas eu trop de mort·es à part les pompiers au début ; et enfin, heureusement que la population a bien fermé sa gueule et ne s’est pas rebellée contre la gestion autoritaire de la catastrophe.

Aucune des oeuvres qui abordent Tchernobyl ne semble nous dire autre chose que ces 6 points.

Ce genre de divertissement marque nos consciences et façonne nos opinions et idées, tout en se faisant passer pour neutre et objectif. Malgré notre regard critique, l’image s’inscrit en nous et devient la représentation réelle des évènements. Il est complexe de penser Tchernobyl en dehors de cette représentation : les malformations dues aux radiations, les cancers infantiles ou les populations biélorusses forcées d’habiter les territoires contaminés ne font pas partie du débat. Ces faits sont tout simplement ignorés quand ils ne sont pas réduits à des mensonges ou à des faits alternatifs.

"Tchernobyl, c’était il y a longtemps et ça n’est pas vrai"

D’ailleurs combien de morts à Tchernobyl ?

  • Une trentaine comme le disait l’AIEA (Agence Internationale pour l’Énergie Atomique, organisme dépendant de l’ONU et dont le but est promotion de l’énergie nucléaire) en 1987 ?
  • 4000 comme le laisse sous-entendre l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) et dont l’article wikipedia à ce propos est subtilement rempli de pincettes : "Selon le rapport officiel de l’Organisation mondiale de la santé de 2005, jusqu’à 4 000 personnes au maximum pourraient éventuellement à terme décéder des suites d’une radio-exposition consécutive à la catastrophe de Tchernobyl, dans le cas d’une échelle linéaire sans seuil." Il faut savoir que l’OMS doit toujours soumettre ses analyses et conclusions à l’AIEA avant publication [2].
  • Entre 600 000 et 900 000 comme l’affirme un rapport non inféodé à l’AIEA paru en 2009 ?

A ce propos, le documentaire "Le sacrifice" donne la parole aux liquidateurs de la centrale, abandonnés à leur sort par l’État russe et par la médecine.

Documentaire - Le Sacrifice - Emanuela Andreoli et Wladimir Tchertkoff - 2003 - 24 minutes

Ce qui amène alors à une autre question, dérangeante en cette période où parler de complot est systématiquement assimilé à l’extrême droite : comment est-il possible d’avoir un écart aussi important entre les chiffres officiels des institutions et ceux de la société civile ?

Bella Belbeoch répond en partie à cette question dans un article paru dans la revue "Écologie" en mai 1986 :

« Il faut s’attendre dans les jours qui viennent à un complot international des experts officiels pour minimiser au maximum l’évaluation des victimes que causera cette catastrophe.

La poursuite des programmes civils et militaires impose à l’ensemble des États une complicité tacite qui dépasse les conflits idéologiques ou économiques. Les organismes internationaux de la Santé, en principe indépendants des États mais strictement contrôlés par les grandes puissances, pourront servir d’organes de liaison entre celles-ci tout en maintenant une apparence d’objectivité et de neutralité.

Si les experts officiels internationaux arrivent à "démontrer" que finalement cette catastrophe n’a été qu’un incident, on ne comprendra plus leur affolement et il faudra admettre leur incompétence totale en matière de gestion des problèmes nucléaires, ce qui n’est guère plus rassurant.

Ce que les "responsables" occidentaux reprochent finalement à leurs collègues soviétiques, c’est de ne pas leur avoir fait confiance. Ils étaient eux aussi capables d’étouffer toute information véritable comme le montre leur silence absolu après la catastrophe de Kychtym. »

En cette date anniversaire, nous conseillons donc grandement de lire le livre "Tchernobyl : une catastrophe" rédigé en 1993 par Bella et Roger Belbéoch. Il s’agit d’une étude de ce qu’il s’est passé à Tchernobyl, puis en France, pour gérer la catastrophe. Il a été réédité par les éditions La Lenteur en 2012, suite à l’accident nucléaire de Fukushima.

Une version sans les ajouts de 2012 est disponible ici :

Tchernobyl : une catastrophe, Bella et Roger Belbéoch, 1993

Notes

[1Édité en 1993 par les éditions Allia puis réédité en 2012 par les éditions La lenteur.

[2Le film Controverses Nucléaires de Wladimir Tchertkoff illustre parfaitement ce lien.