Sale temps pour les patrons ?



L’actualité française nous vient du Royaume-Uni… le Brexit ? Non, ce fait divers est déjà oublié des journaux télévisés français ! Le drame qui se joue ces dernières semaines en Grande-Bretagne, c’est le renoncement princier d’Harry et de Meghan. Les médias du monde entier relaient l’info. La France, ce grand pays qui a coupé les têtes couronnées des reines et des rois et autres aristocrates au sang bleu, expédie ses meilleurs « envoyés spéciaux » recueillir le moindre scoop, le plus petit ragot dans les couloirs et les alcôves des châteaux d’Elisabeth II.

Of course, cet événement planétaire ne détrône pas cependant les reportages et autres analyses sur le mouvement social contre la réforme des retraites, qui dure, qui dure… Un autre feuilleton qui dure depuis novembre 2018, c’est l’incarcération de Carlos GHOSN au Japon, puis son « évasion » rocambolesque en décembre 2019 pour le Liban. Ce grand patron qui a multiplié par milliers, sans états d’âme, les suppressions d’effectifs et les restructurations chez Renault et Nissan, se plaint d’avoir connu l’enfer des geôles nippones. Il justifie sa fuite en se disant victime de complots et en affirmant qu’il ne peut exercer sereinement sa défense. Il sait de quoi il parle. N’avait-il pas la justice expéditive lorsqu’il licencia trois cadres de Renault injustement accusés d’espionnage ?

Pour ce qui le concerne, les faits mafieux d’enrichissement personnel et d’abus de biens sociaux sont connus et le dossier d’instruction est chargé selon les dires de son ancien adjoint Patrick Pélata : « Je savais qu’au niveau éthique, Carlos GHOSN était “borderline”, mais sur de petites choses. Je n’aurais jamais imaginé des choses aussi graves. Quelques jours après son arrestation, Nissan m’a proposé de voir le dossier sous réserve de confidentialité. Ce que j’ai vu m’a rendu malade. » Il n’empêche qu’un membre du gouvernement français, le lendemain de sa fuite, déclarait : « Carlos GHOSN n’est pas au-dessus des lois, mais la France le soutient. » Carlos est invité par la radio publique France Inter pour une interview plutôt bienveillante et, quelques jours après, il négocie la production cinématographique d’un film sur son aventure ! Enfin, une ministre déclare qu’en cas de venue sur le territoire national, il n’y aurait pas d’extradition à la demande du Japon, restant muette sur les actions qui devraient être engagées pour les faits déjà révélés en France. Pourquoi ne pas envoyer à sa place au Japon, un charter de ces dangereux grévistes interpellés en France lors des manifestations et qui luttent pour plus de justice… sociale ?

Un autre grand patron du CAC 40, élu par ses pairs « manager » de l’année 2008, se prépare à faire sa valise pour séjourner quatre mois en prison. Il s’agit de Didier LOMBARD, l’ex-patron de France Télécom devenue Orange. Le rendu du jugement, le 20 décembre dernier, a été malheureusement quelque peu éclipsé dans les médias par l’actualité sociale. Six autres cadres et dirigeants ont été condamnés pour « harcèlement moral », près de dix ans après une crise sociale durant laquelle plusieurs dizaines de salariés se sont suicidées. En trois ans, cette équipe de tueurs en série a supprimé 22 000 emplois, en utilisant les armes de destruction massive, appréciées des capitalistes et terriblement efficaces, des restructurations, des délocalisations, des réorganisations, des fermetures de sites et du management par la terreur. Ce jugement est une grande première dans le monde des affaires. Fera-t-il jurisprudence ? Pas sûr. Ces condamnés sont-ils les seuls responsables ? D’autres complices auraient-ils dû se retrouver sur le banc des accusés ?

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Il est rarement fait le bilan des choix politiques, du respect des promesses et des engagements. La réforme des PTT en est une cinglante illustration. Si l’on remonte à l’origine des faits, on peut identifier des dirigeants politiques, des décideurs économiques et des « responsables » syndicaux. Après plusieurs essais de privatisation des PTT venus de la droite (Chirac, en 1974, Longuet, en 1987), c’est un trio de « gauche » (Mitterrand, Rocard, Quilès) qui s’attelle à une « nécessaire modernisation » de ce seul service public « rentable ». À cette époque, les bénéfices des télécoms assuraient l’équilibre financier des PTT. Cette administration dégageait des sommes de plus en plus importantes qui permettaient à l’État d’utiliser ces crédits pour sauver des banques (Crédit Lyonnais, CCP), de lancer le programme Ariane ou encore de développer l’informatique dans les écoles. Ces dirigeants de « gauche », soutenus par les secrétaires généraux des syndicats CFDT, CFTC et FO qui ont signé des deux mains cette réforme, assuraient aux fonctionnaires le développement du service public, le maintien de leur statut et l’unité sociale et humaine de La Poste et des Télécoms. Tels des « Maginot » revisités, ils élevaient cette réforme en « rempart contre la privatisation » !

Un des arguments avancé pour justifier ce changement radical, en sus de la décision de l’Union européenne libérale et de la mondialisation économique, était que « l’État n’avait ni la vocation ni les compétences à gérer les télécommunications ». Ce qui est remarquable, c’est que ce sont les mêmes « grands serviteurs de l’État » qui sont placés à la tête de ces entreprises privatisées. Sortis des cercles des grandes écoles, de l’ENA (Michel BON), de Supélec (Thierry BRETON, membre de la Commission européenne chargé de la Politique industrielle, du Marché intérieur, du Numérique, de la Défense et de l’Espace, nommé par Macron en octobre 2019), des Mines (Stéphane RICHARD) ou encore de Polytechnique (Didier LOMBARD), ils sont des spécialistes des allers et retours privé / public et se succéderont à la tête de France Télécom / Orange. Pour mettre en place, de gré ou de force, par « la fenêtre ou par la porte », le nouveau management capitaliste, ces intelligences s’adresseront à des professionnels américains comme Proudfoot ou Andersen Consulting, qui les initieront aux courbes du deuil [1] et les convertiront, si besoin était, à la religion du chiffre. Quand l’intelligence et la compétence se mesurent en chiffres d’affaires, ne faut-il pas être inquiet sur l’avenir de l’Humanité ?

Ce management à l’américaine jettera dans le désarroi des centaines voire des milliers d’employés dans la dépression ou le burn-out, avec arrêts maladie pour les uns, arrêt de la vie pour les autres. Aujourd’hui, comme hier, du plus petit chef au grand patron, cet exercice du pouvoir divin continue à se développer dans toutes les entreprises ou administrations. Les conséquences sont les mêmes : burn-out, maladies, dépressions… suicides. Le 11 janvier dernier, Maxime, délégué Force Ouvrière, s’est suicidé sur son lieu de travail dans l’hypermarché Leclerc de Vandœuvre-lès-Nancy. Quelques jours après, le 20 janvier, Emmanuel Ier de Cordée, nouveau roi de France, accueille en son palais royal de Versailles une centaine de grands patrons de la planète. À notre connaissance ni le discret Michel-Édouard LECLERC, ni le futur embastillé Didier LOMBARD, ni l’évadé Carlos GHOSN n’ont été invités. Sale temps pour les patrons ?

Léon De Ryel

Article paru dans RésisteR ! #66, le 28 septembre 2020



Notes

[1Les courbes du deuil définissent six étapes par lesquelles tout salarié qui se voit annoncer la suppression de son poste doit passer : l’annonce de la mutation, le refus de comprendre, la résistance, la décompression qui peut aller jusqu’à la dépression, la résignation et l’intégration du salarié. Elles sont issues des travaux du docteur Elisabeth Kübler-Ross, psychiatre et psychologue suisse de la faculté de médecine de l’université de Chicago, courbes inspirées par ses travaux sur les patients en phase terminale d’une maladie… et que le management capitaliste s’est approprié sans vergogne !

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