Regagner en pouvoir quand on est salarié.e



Le travail : une mort lente qui n’en finit pas

Je suis de plus en plus prise de vertiges, bousculée par ce qui me semble être mille sentiments entrant frontalement en contradiction, de ma tête jusqu’au bide, dans mon corps tout entier.

Il y a trois semaines, j’ai cru qu’il m’était devenu impossible de continuer le travail. Par chance, deux semaines de vacances m’attendaient : j’avais donc pris la résolution de mettre mes réflexions de côté, me reposer pleinement, et voir ce qu’il en serait à la rentrée : si oui ou non je me sentirais prête à « repartir pour un tour ».

Contre toute attente — on ne croit parfois que ce que l’on pense avoir besoin de croire —, j’ai passé mes trois premiers jours de vacances difficilement, et je les ai terminés sur un sentiment de peur et d’appréhension. Les toutes premières heures, ça allait : ouf ! Je pouvais enfin souffler, blottie au fin fond de mon fauteuil comme un chat qui n’attend rien d’autre que le temps passe : pouvoir profiter de ce sentiment de vide absolu, se répéter inlassablement dans un langage indicible : « je n’ai rien à faire, je peux alors faire tout ce que je veux ». La journée coule de façon merveilleuse, et il en est de même pour la deuxième, et la troisième. Puis là : une angoisse. D’abord, je ne savais comment l’expliquer autrement que par « j’ai déjà vécu ce sentiment, je perds le contrôle, je ne suis plus vraiment attentive à ce qui m’entoure ; mais je ne comprends pas pourquoi cela vient maintenant ; fais chier. » Puis je réfléchis, et je me rappelle que la dernière fois que j’ai éprouvé cette sensation, c’était au début des vacances dernières. Je décide alors de travailler sur moi pour la faire partir et devenir capable de donner vraiment à ces vacances la fonction que j’ai envie de leur donner : celle d’un immense souffle qui nourrit, revigore, redonne courage, guérit. Et ça marche. Après plusieurs heures, je parviens à faire abstraction, à recommencer à brûler.

Cela a duré quelques jours, jusqu’à ce que je me retrouve au week-end de veille de la rentrée, reprise par un sentiment désagréable et étouffant, cette fois d’impuissance. Cela plus la fatigue m’a empêché d’être entièrement parmi mes camarades, et même de me projeter dans les perspectives dressées et de participer aux réflexions du week-end. J’aurais pu, mais je n’avais pas la flamme : je savais que dès demain, ma routine chronophage allait reprendre, je savais que demain serait « un autre jour » et ouvrirait le début d’une nouvelle séquence à grande vitesse ; que ma tête serait prise par d’autres enjeux, (plein) d’autres choses à faire et à organiser mon emploi du temps pour regagner la liberté de faire un minimum de chose en parallèle : 1° ne pas être un fantôme dans ma coloc mais être présente pour les gens que j’aime, 2° me mettre à jour sur l’avancement des travaux des collectifs dont je fais partie, et y participer dans la mesure du possible.

Cette mesure du possible se calcule en terme de temps, mais aussi, et surtout : de disponibilité et disposition d’esprit. Savoir qu’on a du temps devant soi pour s’investir dans des choses, c’est sentir la possibilité de s’investir dans des choses, et donc, en tout cas pour moi, c’est être plus facilement disposée à proposer des choses, à me projeter. Je le sens dans mon esprit : depuis que je travaille, j’ai l’impression d’avoir beaucoup moins d’idées, beaucoup moins de « pouvoir à impulser des projets », petits ou grands. Cela bouffe ma joie de vivre, et mon côté optimiste auquel je tiens beaucoup. Je suis plus facilement blasée, fatiguée, par les gens et la vie ; j’ai beaucoup moins de patience, j’ai tendance à me renfermer sur moi ; ma folie s’éteint à petit feu : je suis « la marche à suivre » un peu mécaniquement, et je désapprends au fur et à mesure à m’en détacher ou la réinventer, car je suis seule à le faire, et que je n’ai personne suffisamment avec moi en qui puiser l’inspiration ou la flamme dont j’ai besoin pour entretenir la mienne sur le long terme.

Je vais m’arrêter là sur mes sentiments personnels, mon but n’est pas de me lancer dans une description et analyse psychologique de ce que j’éprouve, mais plutôt de montrer en quoi, concrètement, le travail salarié peut être une véritable merde qui détruit l’esprit en y prenant une place bien trop grande, en le paralysant, en l’asséchant ; et que cela peut être une véritable lutte, parfois à mener seul.e, pour se réapproprier ce pouvoir de brûler.

C’est le jour où j’ai commencé à rêver de mon travail et à laisser mes pensées naviguer vers lui que j’ai compris toute la difficulté et le vice du défi que je m’étais lancé en choisissant de faire un temps plein, parce que l’État ne me donne aucune aide et que j’ai besoin de vivre sous un toit, et dans une zone de confort minimal.

Lutter contre ce système quand on travaille

Si j’écris ce texte, c’est d’une part car j’aimerais m’adresser à celles et ceux à qui mes paroles feront écho, et peut-être alors du bien ; et aussi parce que j’ai l’impression que quand on a la chance de ne pas travailler, on oublie souvent vite cette réalité du travail salarié.

J’ai eu régulièrement le sentiment, dans les milieux anarchistes et autonomes que je côtoie dans ma région, que la question du travail est plutôt bien pensée dans la théorie, mais qu’on tend parfois à l’exclure ou la négliger lorsqu’il s’agit d’entrer dans la pratique. Lorsqu’il s’agit d’aller à la rencontre des travailleurs et travailleuses, d’entendre ou de comprendre pourquoi on les voit peu aux évènements publics qu’on organise ; mais aussi simplement lorsqu’il s’agit de se demander : « Comment pourrions-nous construire l’autonomie pour ne plus devoir dépendre des moyens de production ou de subsistance de ce système ? », ou bien :

« Vers quel schéma tendre, de quel autre système parler pour faire renaître de l’espoir, un autre horizon ? »

On doit bien penser à cela à un moment donné, sinon cela signifie que nous faisons délibérément le choix de ne penser qu’à l’immédiat, sans perspective future ou mise en question de ce qu’il pourrait et devrait être. Et en ce sens, j’ai parfois l’impression qu’on tend plus vers une dynamique de destruction que de construction, ce qui pourrait selon moi se révéler problématique à un moment ou un autre.

J’avoue aussi me sentir parfois un peu seul.e lorsqu’un calendrier militant.e est posé sans prendre en compte les disponibilités des gens qui travaillent alors qu’on le pourrait. Ou lorsqu’on attend de toi beaucoup de choses sans ne jamais te demander si tu as la disponibilité de remplir cet engagement. Ou lorsque des initiatives qui tendent vers une construction de l’autonomie — et donc de la libération, à la fois intellectuelle, mentale, et physique — se trouvent délaissées par des personnes qui choisissent de continuer à vivre selon un mode individualiste.

Plus généralement, la question qui peut-être se pose est une question stratégique et politique : Vers quoi allons-nous, comment, en faisant quels choix, et avec quels moyens ?

Si nous voulons combattre ce système et construire quelque chose d’autre, ou en construisant quelque chose d’autre, alors je crois qu’il faut que nous ayons une stratégie claire. Ce qui ne signifie pas que cette stratégie doive être figée, rigide, et pensée entièrement, du début à la fin. Mais nous devons au moins poser nos choix et avoir une réflexion sérieuse sur quel doit être notre combat, en le pensant sur le long terme. Ne pas agir au jour le jour, ou uniquement séquence par séquence ; mais réfléchir vers quel horizon nous voulons aller, comment, avec qui, et pourquoi.

Or j’ai l’impression que c’est ce qui nous manque beaucoup en ce moment.

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