Lettre ouverte à Christophe Gobin de l’Est Républicain

Nancy |

Nous publions ici une lettre ouverte à Christophe Gobin revenant sur sa couverture du week-end Vent de Bure

Cher Christophe,

J’espère que t’es bien remis de tes frayeurs pré-apocalyptiques du week-end dernier. Quelle histoire, tout de même ! Tu nous a bien fait rire. Enfin, pas tous. Il y a bien des commerçants qui doivent t’en vouloir d’avoir jouer à ce point le jeu de la peur. Et des habitants de la vieille ville qui ont vraiment cru que le jour du jugement dernier était arrivé et que des hordes de blacks blocs assoiffées de violence gratuite allaient déferler dans leurs salons bourgeois pour se repaître de macarons à la bergamotte avant de briser des services à thé dans leurs vitraux de l’école de Nancy. Fort heureusement, comme tu le soulignes habilement dans l’édition de dimanche, « les écolos gentils l’ont emporté ».

Mais quelle pantolonnade, mon vieux Christophe ! Dis-moi, qu’est-ce qui t’as pris de faire preuve d’aussi peu de jugement ? Tu as subi d’infâmes pressions attentatoires à ta liberté de la presse ou bien c’est ton habitude de l’obéissance servile, qualité très répandue dans les services police-justice de la presse quotidienne régionale, qui t’a obscurci la vue ?

Attends, ne t’énerve pas si vite. Il faut que je t’explique, Christophe. Si je t’écris de la sorte ce n’est pas seulement pour me moquer de l’inanité de ton papier de dimanche matin. Ce n’est même pas parce que je serais un farouche opposant au projet d’enfouissement de déchets radioactifs de Bure et que la couverture qu’a fait ton journal de notre manifestation a dépassé ce qui nous pouvions attendre de plus ridicule. Non, non. Si j’ai décidé de t’interpeler publiquement Christophe, c’est d’abord en tant qu’ancien confrère. Ayant moi-même usé mes semelles sur les moquettes grisâtres des rédactions il y a quelques années - notamment dans la PQR - il m’a semblé utile de te faire part de quelques remarques pour la suite de ta carrière. Car tu as bien l’intention de continuer à sévir, n’est-ce pas ?

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Maintenant que les présentations sont faites, tu ne me tiendras pas rigueur de ce tutoiement intempestif. Nous savons toi comme moi que c’est l’habitude dans ce métier où l’on ne vouvoie guère que les actionnaires ou les personnels du service administratif. Tutoyer les chefs, c’est exaltant. Cela donne l’illusion d’un effacement de la hiérarchie. On a presque l’impression qu’on pourra contester les ordres le jour où ça nous prendra. Et tutoyer ses sources, lorsqu’elles sont haut placées, là c’est vraiment le panard. Tu te souviens Christophe, la première fois qu’un commissaire t’a tutoyé ? Ou un procureur lors d’un dîner en ville, vers la fin du repas ? Avoue que t’as aimé ça. T’as eu l’impression de mettre le pied dans la machine, d’être passé dans la coulisse du pouvoir. À partir de là, tu savais que si tu faisais bien ton boulot, tu aurais de bonnes infos, des infos de première main, des exclus, celles qu’on jette nonchalamment au milieu de la conf de rédaction du matin en sachant qu’elles vont susciter l’admiration des collègues et la gratitude des red’chefs.

Mais justement, tu crois que c’est quoi ton boulot, Christophe ? M’est avis que tu en as perdu quelque peu l’essence à force de n’être que la chambre d’écho des fonctionnaires à galons qui te chuchotent leur vision du monde à l’oreille. Je ne sais pas depuis quand tu es sorti d’école de journalisme mais j’imagine que la charte de Munich de 1971 avait déjà été rédigée à l’époque, non ? Moi, je m’en fiche de la charte, tu sais. Je n’ai plus la carte de presse et j’écris sur des sites qui ne reçoivent aucune aide publique (710.851 euros pour l’Est Républicain en 2017) et ne sont pas la propriété d’un grand groupe bancaire (EBRA, propriétaire de ton journal, filiale presse du Crédit Mutuel, 6,5M d’euros d’aide à la presse en 2017). Bref, je peux bien écrire ce que je veux personne ne me fera le reproche de faillir à mes obligations. Mais toi Christophe, t’as des obligations mon vieux. Eh oui. Des obligations devant le peuple, la démocratie, la pluralité des débats, enfin tous ces trucs auxquels tu crois dur comme fer. Parce que si ton canard reçoit autant de pognon, c’est pas pour être la chambre d’enregistrement des communiqués de la préfecture sans aucun contre point. Et si toi t’as ta carte de presse dans ton portefeuille avec ta jolie tête dessus, c’est pas uniquement pour pouvoir bénéficier d’un abattement de 7.650 euros chaque année sur ton impôt sur le revenu. Eh non, Christophe, t’es journaliste bordel, t’es pas chargé de communication.

Alors, je me permets de te raviver la mémoire. Dans ladite charte de Munich, il y a marqué que tu as des devoirs. Ils en ont listé dix, comme ça c’est facile à retenir. Ils sont tous très bien. N’hésite pas à les afficher dans les toilettes de la rédac, ça fera du bien à tout le monde. Par exemple, le numéro 8 t’interdit « la calomnie, la diffamation, les accusations sans fondement ». Tu me diras, la préfecture, le procureur et le commissaire, c’est certainement un fondement suffisant pour toi. Oui mais quand ils se trompent éhontément et que toi tu as tout répété dans ton journal (avec ton collègue Yannick Vernini qui aurait bien mérité une lettre lui aussi), alors tu as un autre devoir, celui de « rectifier toute information publiée qui se révèle inexacte ». Et enfin, parce que c’est quand même là que tu as excelé, figure-toi que le devoir numéro 9 t’intime de « ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste ». À ce sujet, la charte d’éthique des journalistes professionnels, signée en 2011 par le SNJ est encore plus claire. Elle affirme dans son dernier point que « le journaliste digne de ce nom ne confond pas son rôle avec celui du policier ou du juge ».

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Partant de là, prenons quelques minutes pour relire ensemble ton papier et comprendre dans quel contexte il a été publié. C’est important le contexte, non Christophe ? Vendredi soir sur son site internet, puis samedi matin dans sa version papier, ton journal s’est fait le relai direct de la préfecture de Meurthe-et-Moselle et de la fiction cauchemardesque qu’elle souhaitait diffuser à la veille de la manifestation Vent de Bure. « Nancy en état de siège », a-t-on pu lire à la Une du canard alors que nous installions le village associatif sur le cours Léopold. Et l’article de Yannick (tu permets Yannick, je te tutoie aussi) était truffé de déclarations anxiogènes. Ça parlait d’infiltrations, de dispositif de maintien de l’ordre inédit, de risque de débordements, de déferrements automatiques, de mandats de dépôt, d’extrêmistes aguerris, d’entraînements etc. On y a appris que la « casse est pratiquement devenue un métier » et surtout que « les black-blocs présents seront de vrais black-blocs ».

Là, il faut s’arrêter un instant sur cette prouesse. Le black bloc n’existe pas. Cela fait des années que des personnes, parfois même des ministres de l’Intérieur, se tuent à l’expliquer. Le black bloc n’est pas un groupe organisé mais une pratique de manifestation. On pourrait concéder qu’un black bloc est un groupe de gens uniformément vếtus de noir et qu’il n’existe que dans le laps de temps, parfois bref, où il apparaît avant de s’évanouir. Mais alors, qu’est-ce qu’un vrai black-bloc ? Et qu’est-ce qu’un faux black-bloc ? Et s’il y a des provocateurs infiltrés dans le vrai bloc, sont-ce de faux vrais black-blocs ? Et si un groupe de policiers forment un black bloc, alors peut-on parler d’un vrai faux black-bloc ? Et si des gens viennent pour faire un bloc puis décident de changer de stratégie alors que deviennent-ils ? De faux manifestants ? De vrais black blocs infiltrés ? Et y a-t-il des faux-faux et des vrais-vrais ?

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Trève de moqueries. Le seul endroit visiblement en état de siège à Nancy samedi dernier, ce devait être la rédaction de L’Est Républicain, prise d’assaut par le service communication de la préf et quelques bonnes sources proches du maintien de l’ordre. À ce stade, on était bien sûr stupéfaits d’une telle absence de recul de votre part comme l’a souligné le communiqué de l’organisation de Vent de Bure dès vendredi. Et pour essayer de comprendre, on n’avait pas quarante options. Soit vous aviez joué sciemment le jeu des autorités en créant un climat de peur et d’angoisse ayant pour objectif de stigmatiser cet événement, de le criminaliser a priori et donc d’en réduire considérablement l’affluence en effrayant celles et ceux qui hésitaient encore à se joindre à ce défilé festif et contestataire. Soit vous étiez juste très mauvais, un peu paresseux sur les bords, « un quatre colonnes, c’est un quatre colonnes, ça se remplit tout seul après une conf de presse ». Ça c’était mon hypothèse favorite jusqu’au lendemain matin.

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Parce que si ma lettre s’adresse à toi, Christophe - et pas aux autres - c’est pas par hasard. Yannick, il a fait un article de merde, d’accord, c’est des choses qui arrivent. Peut-être que c’est parce qu’il est fainéant ou alors il espérait obtenir une info sur un autre dossier. Il a fait le perroquet de la pref pour avoir son susucre, rien d’étonnant. Mais toi mon vieux Christophe, ton papier de dimanche, il faut regarder la vérité en face, il n’est pas seulement mauvais, il est honteux. Et depuis une semaine que je réfléchis à t’écrire, j’arrive pas à croire que tu as commis un truc comme ça. Pardonne-moi mais il faut vraiment être complètement idiot pour adhérer à une analyse aussi manichéenne et s’y accrocher, pour écrire noir sur blanc tes histoires « d’écolos gentils et de casseurs méchants », d’« anarchie » qui devait être semée dans la ville, d’« apocalypse » reportée sine die, pour croire réellement que l’enjeu de cette manifestation n’était pas son affluence ou la contre information qui y était diffusée mais plutôt de savoir si l’affrontement tant désiré par la presse et l’équipe bleue aurait bien lieu. Je te jure, Boulevard Lobau ils ont du se pisser dessus tellement tu t’es accroché à la fiction policière même après avoir pu constater par toi-même que ce n’était qu’un gros paquet de mensonges mal ficelés.

Comment t’expliquer d’une manière plus imagée ? Dans le suivi live auquel tu as participé samedi, quelqu’un écrit que nous avons diffusé une émission de radio ressemblant à l’interprétation qu’Orson Welles a donné de La guerre des Mondes. En 1938, le réalisateur américain lit à la radio ce roman d’anticipation et des milliers d’auditeurs prennent cette fiction radiophonique pour un bulletin d’information et se convainquent qu’une attaque extra-terrestre est en cours. Bien, imaginons mon cher Christophe que le cabinet du Préfet t’appelle vendredi pour t’expliquer par A+B que la ville de Nancy va être ravagée, le lendemain, par une attaque extra-terrestre, que leurs plans sont connus et seront déjoués mais qu’il faut toutefois prévenir la population du danger qui la guette. Imaginons que tu tombes dans ce panneau grossier et qu’avec tes collègues vous publiiez l’information en Une et relayez dans les pages intérieures les explications fantasques des experts du renseignement et du maintien de l’ordre. La journée se passe et tu ne vois pas l’ombre d’une soucoupe. Tout juste, l’état de soupçon avancé dans lequel tu te trouves te pousse à déceler derrière chaque masque, derrière chaque déguisement, derrière chaque visage, l’ombre d’un envahisseur prêt à s’en prendre aux biens des terriens de Nancy. Rien ne se passe et lorsque tu rentres à ton bureau, c’est toi qui est chargé d’expliquer pourquoi aux lecteurs et lectrices qui ne manqueront pas de s’interroger sur cette guerre qui n’a pas eu lieu.

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Christophe, honnêtement, écrirais-tu alors que les extra-terrrestres dont la venue et l’hostilité ne faisaient aucun doute la veille ont été dissuadés par le dispositif d’accueil de la préfecture ? Oserais-tu t’obstiner dans ce récit ridicule et prétendre que si rien ne s’est passé, c’est justement parce qu’on avait prévenu qu’on savait que ça se passerait ? N’es-tu donc pas capable d’humilité et de recul critique ? Est-ce donc si difficile d’avouer à celles et ceux qui vous font confiance au quotidien que vous vous êtes fait balader par les autorités ? Que vous avez participé, volontairement ou non, à une opération préventive de maintien de l’ordre, à une diffamation lamentable et simpliste ? Que vous vous êtes fait l’écho, une fois encore, des intérêts de l’État et plus précisément de l’Andra dont les publicités innondent vos pages commerciales (à chaque exposition de l’espace technologique de Bure, à chaque journée portes-ouvertes) et surtout vos colonnes (à chaque signature de contrat, à chaque apparition d’une nouvelle manne financière pour acheter l’acceptabilité sociale de Cigéo comme c’est le cas encore ce matin) ?

Parce qu’il faut que tu te rendes compte de ce que tu fabriques, Christophe. C’est fini le quotidien-école et les blogs entre copains pour rigoler ! Maintenant les choses que tu tapes sur ton clavier d’ordinateur ont des conséquences réelles dans la vie réelle des gens qui t’entourent. Et ces gens, ils n’ont pas tous envie de crever d’un cancer de la thyroïde dans les années qui viennent sous prétexte que « les déchets il fallait bien les mettre quelque part ». Alors, si ton truc c’est les chiens enragés, les chats empoisonnés et les trains fous qui oublient de s’arrêter en gare, c’est très bien, continue à écrire là dessus. C’est un peu inutile mais ça ne fait de mal à personne. Autrement, il faut vite tenter une reconversion. Faut pas rester là à faire du tort à tout le monde, Christophe, faut savoir assumer qu’on s’est planté d’orientation. Tu pourrais faire valoir tes bons services et postuler directement à la com’ de la préfecture ou à celle de la police nationale. Ce serait plus en adéquation avec tes qualités d’échotier docile et certainement mieux payé. D’ailleurs si c’est l’argent qui t’intéresse, tu devrais aller toquer à l’Andra ou bien chez Lubrizol, ta dialectique de l’apocalypse les séduira sans doute et laisse-moi te dire qu’en matière de pipeau, ils ont encore des trucs à t’apprendre.

Allez sans rancune mon vieux Christophe, tout ça au fond, tu vois, c’est surtout pour essayer de te tirer d’affaire.

À bon entendeur,

Laurent Pénard



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