Le 5 juin, 5000 jeunes de tout Strasbourg ont pris la place Kléber

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La population furieuse de Strasbourg attendait avec impatience une vraie mobilisation dans sa ville symbolique, pour opposer, aux oppressions racistes, la rage et la solidarité du peuple. Pour contribuer à briser les tabous et rappeler que ces discriminations structurent le monde, de nos vies personnelles jusqu’au capitalisme mondialisé. Cette grande manif autonome a eue lieu, et ce n’était que la pointe de l’iceberg. Les jeunesses strasbourgeoises racisées et allié.e.s se sont rassemblées, pour la première fois depuis trop longtemps. Quelle en sera la suite ? À nous, le peuple, de le dire.

Le 5 juin 2020 à Strasbourg

En réponse à différents appels autonomes (principalement pacifistes, publiés sur les réseaux sociaux quelques jours avant), des milliers de "jeunes" racisé.e.s et blanc.he.s se sont rassemblées, dès 19 h, jouant parfois avec le dress code "tenue noire" proposé (quand le deuil se confond avec le black block). Tous les quartiers s’étaient préparés à la hâte pour l’occasion, et des sit-in, des discours, des pancartes, des banderoles, des slogans étaient aussi dans la place. La jeunesse strasbourgeoise solidaire aura démontré à la France (via une couverture médiatique inédite pour une manif locale) sa maturité et sa capacité à se saisir de sa parole, sans institution ni tutelle, pour prendre en charge son histoire, son présent et prendre le relai des aîné.e.s, avec ou sans leur soutien, pour l’avenir.

De nombreuses tendances politiques (et souvent bien loin des mobilisations sociales traditionnelles) se sont unies pour rendre un hommage fier aux martyr.e.s, victimes d’une répression aveugle à l’encontre des populations déjà injustement condamnées. La foule a commémoré les crimes policiers contre Hocine Bouras, Adama Traoré, Zineb Redouane, Théo, Lamine Dieng, Amine Bentounsi, Morad Touat, Zied et Bouna, Abdelakim Ajimi, Ali Ziri, Lassana Diarra... Et a rappelé que cette liste, largement incomplète et pourtant majoritairement invisibilisée, ne reflète que les crimes les plus flagrants d’un racisme ordinaire et impuni.

Un devoir de mémoire qui devrait suffire à démontrer l’hypocrise des pouvoirs centraux (du gouvernement jusqu’aux keufs) qui ont tout tenté pour prétendre à la compassion, pour mieux discréditer la rage des opprimé.e.s. Comme si cela pouvait suffire à nous calmer. Mais nous ne sommes pas dûpes, la réalité est souvent plus violente que les lacrymos et les coups, quand bien même absents ce soir. Les coupables et leurs complices devraient s’estimer encore heureu.x.ses que la riposte ne soit toujours pas à la hauteur de toutes les formes de violences infligées. Mais nous ne pouvions pas rester dociles dans une telle situation.

Au-delà des crimes policiers : le racisme systémique

Le passé colonialiste, esclavagiste et raciste de la France et des autres nations impérialistes n’est pas derrière nous, bien au contraire. Cette histoire structure aujourd’hui les sociétés dans lesquelles nous (sur)vivons. Il entretient, encore et toujours, des oppressions : des peurs, des violences, des inégalités, des injustices. Il a façonné des États qui exploitent, éloignent, musellent, minorisent, divisent, invisibilisent, maltraitent, précarisent, discréditent, persécutent, frappent, violent, enferment, insultent, méprisent et tuent les personnes racisées, en toute impunité.

Les violences policières ne sont ni des bavures, ni des "dérapages", ni juste le fait d’individus "mauvais", elles sont l’arme d’un ordre international établi, créé pour dominer et réprimer les populations, condamnées aux injustices de toutes sortes au profit d’une minorité blanche. Les meurtres abjects de Georges Floyd (46 ans, Noir, père, pacifiste), Breonna Taylor (26 ans, Noire, soignante à l’hôpital) ou Tony McDade (38 ans, Noir Transgenre), par la police ont récemment enflammé les États-Unis [1], mais les cas similaires sont innombrables et s’additionnent toujours : en France, au moins 12 personnes ont été assassinées [2] et des millions de mères et pères, de frères et de sœurs ont été humiliées par l’État pendant le confinement ; mardi 2 juin 2020 à Strasbourg, Abdou Diallo, un Guinéen de 21 ans, a été frappé par la police puis condamné à 4 mois de prison pour un simple vol de vélo [3].

Contre le fascisme en marche : solidarités et autonomies

Partout, en cette mi-2020 apocalyptique, les politicien.ne.s se réfugient dans des institutions complices sinon coupables de cet ordre autoritaire raciste, capitaliste, patriarcal et pollueur. À l’opposé et malgré les divisions, les populations de plus en plus mises-à-mal par le contexte s’insurgent, s’entraident, se soutiennent, s’organisent. Nous déconstruisons nos oppressions [4] et nos privilèges [5], pour composer la base d’un avenir libre, solidaire et résilient [6].

Arabes, noir.e.s, afro-descendant.e.s, asiatiques et plus largement, membres de toutes les communautés (cultu.r.elles, politiques, sexuelles et sociales) opprimées, ce combat est le même ! Notre combat, c’est celui de nos vies, de notre liberté, de notre autodétermination ! Reprenons notre voix, portons-la, aussi haut et fort que nous le pouvons et utilisons notre colère, celle-la même que la parole politique méprise, insulte et étouffe, pour nous organiser. L’avenir est à nous.

Nos rages sont plus puissantes que leurs droits

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Notes

[1Lire l’article "Que faut-il faire pour empêcher la police de tuer ?", le 4 juin 2020 sur Paris-Luttes.Info.

[2Lire l’article "En France aussi, la police tue : 12 morts pendant le confinement", le 1er juin 2020 sur Mediapart.

[4Lire la puissante et précieuse revue des AssiégéEs, citadelle des résistances.

[5Lire la lettre de Virginie Despentes, "Lettre adressée à mes amis blancs qui ne voient pas où est le problème...", le 4 juin 2020 sur France Inter.

[6Lire l’article "La Somme de nos Colères. Construire notre force, abattre ce monde.", le 24 mai 2020 sur Paris-Luttes.Info.