Environnementalement vôtre

Nancy |

Dans le cadre de l’article L.121-17 du Code de l’environnement, la société Grand Nancy Thermal Développement (GNTD), maître d’ouvrage du projet cher à Rossinot – très cher ! –, a organisé, entre le 15 février et le 7 mars 2019, une concertation préalable sur les incidences environnementales de celui-ci.

Tout a été fait selon les règles et avec la manière qui convient pour ne pas réveiller le/la pétitionnaire qui sommeille chez tou-t-e citoyen-ne, quand il/elle apprend que ses habitudes vont devoir changer et qu’il/elle ne pourra plus garer sa voiture à l’œil.

Une annonce légale dans la presse locale a avisé la population de l’organisation de la concertation préalable. Malheureusement, peu de gens s’adonnent à la lecture minutieuse de cette rubrique, entre les tartines du petit-déjeuner et les publireportages tout en couleur. Quoi qu’il en soit, le public super attentif avait la possibilité de noircir trois registres mis à sa disposition en mairie de Nancy (au finale, aucune contribution), à l’hôtel de la métropole (aucune contribution) et sur le site de Nancy Thermal (trois contributions critiques). Il pouvait aussi questionner le porteur de projet, par mail (quatre mails critiques) et par courrier (aucun courrier), et lui faire part de ses éventuelles récriminations – au risque de montrer une détestable ingratitude à l’égard des promoteurs d’un projet ambitieux (financièrement s’entend). Enfin, il lui était loisible, ce bienheureux public qui ne connaît pas son bonheur de vivre dans une démocratie épanouie et rayonnante, de participer à une réunion publique, où, là encore, il pourrait poser ses questions gênantes, voire vicieuses, et soumettre aux décideurs d’ineptes solutions.

La réunion publique eut lieu le 27 février, dans le hall d’entrée de la déjà très regrettée piscine ronde, en présence d’un aréopage d’une quinzaine d’expert-e-s et d’une vingtaine de participant-e-s. Le public a été reçu par Bruno Verbaere, président de GNTD. Fort galant, celui-ci laissa à Marie-Catherine Tallot, conseillère métropolitaine, le soin de présenter en quelques mots le projet Grand Nancy Thermal, dont elle a la délégation, ce qu’elle fit dans un bourdonnement insupportable pour les esgourdes, puisque la ventilation ou le chauffage, faute d’un réglage approprié, résonnait dans le hall, rendant l’élue proprement inaudible.

Bruno Verbaere reprit la parole pour présenter rapidement GNTD, société dont le tour de table comprend Bouygues Bâtiment Nord-Est, chez qui elle est installée, pour le volet construction, et, pour celui de l’exploitation, Valvital, l’opérateur du thermalisme choisi comme concessionnaire par la métropole du Grand Nancy dans le cadre d’une délégation de service public.

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Les présentations d’usage étant faites, on allait pouvoir parler environnement. Un cadre de Bouygues Bâtiment Nord-Est a expliqué que GNTD avait déposé « une demande d’examen préalable à la réalisation éventuelle d’une évaluation environnementale » auprès de la direction régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (DREAL). L’administration a conclu à la non-soumission du projet à une évaluation environnementale. Pour GNTD, « cette décision témoigne du fait que le projet proposé a des incidences environnementales limitées et qu’elles ont été prises en compte dans la conception du projet ».

Indubitablement, l’avis de la DREAL rend d’emblée caduque la phase de concertation. Combler une piscine découverte et en creuser une nouvelle à cinquante mètres de là, en plus petit, en condensé, le long de l’avenue du Maréchal-Juin, sur un sol pollué, puisque s’y trouvaient les fosses de visite et les cuves à fioul d’un garage aujourd’hui disparu ; couler je ne sais combien de centaines de tonnes de béton, indispensables pour apporter un peu de grisaille supplémentaire à l’architecture endémique, à quelques pas de bâtiments classés ; puiser 200.000 mètres cubes d’eau minérale par an ; augmenter singulièrement la circulation, en particulier le flux automobile et son cortège de poussières et de nuisances sonores ; grignoter le parc Sainte-Marie, quelques arbres, ça ne se verra pas ; etc. ; tout cela ne nécessitait donc pas d’évaluation environnementale. Rentrez chez vous, braves gens, et dormez tranquilles !

Dans son dossier, GNTD a répondu par avance à toutes les questions que le projet pouvait soulever. « Il sera établi un plan de gestion des terres polluées (retraitement, évacuation, réutilisation) selon les règles de l’art et conformément à la réglementation. » Comme il y aura des trous à boucher, il n’est pas difficile d’imaginer où iront les terres polluées – le Sapeur Camember aurait adoré. « Les autorisations d’urbanisme qui seront déposées pour permettre la réalisation du projet […] feront l’objet d’un avis de la part de l’Architecte des Bâtiments de France en charge du secteur » : or le dossier nous avertit que cézigue a été « associé à la conception du projet très en amont », autant dire qu’il est juge et partie.

Le dossier reconnaît tout de même que « le projet est concerné par les nuisances sonores » et « par un arrêté préfectoral relatif au classement sonore des infrastructures de transports terrestres et routières du réseau communal pour la rue du Sergent-Blandan et l’avenue du Maréchal-Juin ». Mais, très vite, nous sommes rassurés, car « les façades du projet concernées respecteront les contraintes acoustiques réglementaires ». Il suffisait de le mentionner. « Même si très peu d’activités sont concernées, le projet est également susceptible d’émettre des nuisances sonores, celles-ci étant limitées aux horaires d’ouverture au public. » Où l’on voit que ces spécialistes ne vont jamais faire trempette dans le grand bain. Une piscine est bruyante, par nature : l’eau, les vagues, le sac et le ressac, les battements de bras et de jambes, les plongeons, les aspersions, les glouglous, les cris, les nageurs et nageuses qui s’esbaudissent, les spectateurs et spectatrices impressionné-e-s qui applaudissent… tout cela produit un boucan d’enfer, que les habitant-e-s d’en face, dans les immeubles en surplomb de la future piscine découverte, ne mettront pas longtemps à détester. Le dossier précise toutefois que « les activités aquatiques de plein air […] ainsi que celles pratiquées sur les terrains de jeux, qui concernent notamment des publics jeunes, sont susceptibles d’occasionner quelques nuisances sonores. » Quelques… GNTD rassure et promet : « Ces activités seront plus éloignées qu’actuellement du lycée Chopin » et, quant aux « nuisances sonores potentielles », le long de l’avenue du Maréchal-Juin, elles seront traitées grâce à « un encaissement des activités de plein air » et par « la mise en place d’un écran végétal en limite de propriété ». Les problèmes de sonorisation survenus en début de la réunion de concertation faisaient évidemment entendre l’importance de la question du bruit pour les oreilles expertes de GNTD.

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En ce qui concerne les incidences du projet sur les déplacements et les flux, le dossier est très pénétrant : l’offre de transports en commun sera adaptée – bonne nouvelle ! – et une « offre de stationnement » sera aménagée, sous l’établissement thermal (120 places), le long du lycée Chopin (100 places) et sur une emprise de l’ancien mess des officiers (230 places). Une « offre » payante, bien entendu. En ces temps de transition écologique, les curistes et les visiteurs du site ne seront pas vraiment incités à faire autrement. Quant aux habitant-e-s du quartier, ils/elles venaient de comprendre la fin de la gratuité de leur joli parking.

Le dossier de GNTD conclut que le projet n’entraînera ni nuisance au milieu et aux ressources naturelles, ni risque environnemental. Pour en être sûr, le maître d’ouvrage a fait appel à un bureau d’études spécialisé, PolyExpert Environnement, pour « préciser l’état du site sur les aspects faune et flore ». L’officine a relevé que « malgré le manque d’informations concernant les espèces présentes dans ces deux espaces verts [le parc de la Pépinière et le parc Sainte-Marie], la gestion écologique propose des techniques alternatives qui prennent en considération la biodiversité. Ainsi, il est fort probable que ces deux parcs contiennent une faune et une flore plus diversifiée qu’en milieu urbain dense. » Tout cela me rappelle la découverte de l’eau tiède – ni pas trop chaude mais toujours assez froide – par des pataphysiciens patagons.

La suite est du même bouillon. « Après avoir visité le site [de Grand Nancy Thermal], il s’avère que le projet présente très peu de risques pour la biodiversité. En effet, malgré la proximité du site avec le parc Sainte-Marie, les uniques espèces potentiellement concernées par le projet sont les chiroptères, les hirondelles, les martinets noirs ainsi que les amphibiens. Cependant, aucun nid de ces espèces d’oiseaux n’a été observé. Concernant les amphibiens, aucune espèce n’a été détectée […]. Aucun chiroptère n’a été observé en hibernation et aucun guano n’a été détecté. »

Pourquoi les oiseaux choisiraient-ils de nicher dans les anfractuosités du parking improvisé à la place de l’ancien garage Citroën et du Ciné-Parc, quand bien même il s’agirait de nids-de-poule, ou sous les corniches des bâtiments à l’abandon, alors qu’à proximité les arbres majestueux et les fourrés discrets du parc Sainte-Marie proposent leurs aménités ? Chaval avait tort de dire que les oiseaux sont des cons.

Les futur-e-s nageurs et nageuses de la piscine découverte auront moins de chance. Ils devront étaler leurs chairs à la vue des locataires des immeubles de l’avenue du Maréchal-Juin, ceux-là, fâchés par le bruit combiné de la circulation automobile et des ébats aquatiques, on l’a dit. Mais surtout, en plein effort natatoire, au risque de trépasser, les gentils dauphins devront respirer les gaz d’échappement des moteurs thermiques d’une artère très passante aux heures de pointe. Qu’à cela ne tienne, une fois qu’ils/elles auront choppé une affection aux poumons, ils/elles iront prendre les eaux à un jet de pierre : en effet, dans son dossier de candidature, Valvital a très opportunément annoncé qu’elle allait proposer des cures conventionnées de 18 jours dans trois indications : rhumatologie, phlébologie et… voies respiratoires.

Le projet Grand Nancy Thermal est donc parfaitement cohérent, ce que la réunion de concertation a démontré, et Bouygues Bâtiment Nord-Est représente un acteur remarquable de la vie démocratique locale.

Piéro

Bilan de la « concertation préalable » sur les incidences environnementales de Grand Nancy Thermal : ici.

Article paru dans RésisteR ! #61, le 13 avril 2019



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