Concertation, piège à c...

Nancy |

Le plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi) est un document de planification permettant de coordonner les politiques publiques sur un espace donné. Le Grand Nancy a lancé cette procédure au mitan de l’année 2015.

Une première phase de concertation avec les habitant-e-s s’est déroulée en 2016, puis des réunions publiques et des « ateliers de coproduction avec la société civile », fin 2017. D’autres réunions publiques viendront, ainsi qu’une exposition, avant que le bilan de la concertation et que le projet de PLUi ne soient arrêtés, fin 2018. Une enquête publique suivra, avant approbation par la gent politique.

Le PLUi prend en compte l’ensemble des activités humaines et des conditions de vie : habitat, déplacement, commerce, distractions, environnement, etc. Il décrit pour chaque zone les dispositions réglementaires applicables, notamment en matière de construction, d’aménagement, d’équipement et d’espaces naturels. Il permet d’éviter le n’importe quoi urbanistique, qui défigure les paysages et fracture la société. C’est dire son importance dans le quotidien des gens. Pourtant, peut-on vraiment dire que le sujet est en débat sur la place publique, depuis deux ans que la procédure a été lancée ? Combien de Grand-Nancéien-ne-s en ont simplement entendu parler ? Un rapide sondage autour de vous vous permettra de comprendre la nature du problème.

Le 24 janvier dernier, c’était au tour de la Ville de Nancy d’organiser une réunion publique de concertation. N’importe qui pouvait s’inscrire, bien que les membres des conseils citoyens (comités de quartier) fussent particulièrement visés par l’invitation. C’est ainsi qu’environ 150 personnes se sont retrouvées dans les grands salons de l’hôtel de ville, regroupées à 10 par table, sur lesquelles étaient placées trois cartes géographiques de Nancy et du Grand Nancy, une collection de feutres et des gommettes. Le matériel mis à la disposition du public marquait à l’évidence une intention très ferme de le faire participer à un projet d’élaboration sophistiqué.

La puissance invitante avait convoqué la crème des élu-e-s du Grand Nancy, comme Valérie Debord, ainsi que des chargé-e-s de mission de Scalen (Agence de développement des territoires Nancy Sud Lorraine – ex-ADUAN), pour animer la soirée. Dans leurs discours liminaires, les politiques ont insisté sur l’importance de cette phase de concertation : rien ne serait fait sans le consentement des citoyen-ne-s, il leur appartenait de définir ensemble la ville de demain, les élu-e-s et les technicien-ne-s n’étant là que pour écouter les avis et prendre note des propositions, tout investi-e-s d’être les serviteurs zélés de la démocratie participative.

La réunion se partageait entre des présentations et des séances de travail de groupe.

Après un premier exposé sur la définition du PLUi et son calendrier, les particcipant-e-s furent invité-e-s à dessiner sur la carte du Grand Nancy trois espaces qui leur paraissaient privilégiés. Pourquoi ce nombre impératif de trois ? Nul n’a pu répondre à ma question. Disons qu’il faut peut-être ne pas être trop exigeant : et si le nombre d’« espaces privilégiés » était inférieur à trois ? Bon, évidemment, beaucoup auront mentionné la Pépinière ou le parc Sainte-Marie, qui ne risquent pas grand-chose, à part subir des tempêtes ravageuses.

Une fois ce rude travail de groupe accompli, il fallut refaire l’opération sur la carte de Nancy, en précisant cette fois-ci quels étaient les espaces naturels à protéger, sans limite quantitative. Et nous voilà, avec nos feutres de couleur, à entourer quelques endroits qu’il nous semblait nécessaire de protéger. Les trois minutes dévolues à cet exercice se sont avérées malheureusement insuffisantes. Trop d’espaces nécessitaient qu’on se penchât sur eux : coteaux, berges, jardins, cœurs d’îlots, voies ferrées aliénées, herbes folles, arbres penchés, nids de cigognes, etc. Bref, tout ce que la puissance publique s’acharne à détruire depuis des décennies pour favoriser les affaires des promoteurs immobiliers et autres bétonneurs, en fait, de tous ceux qui transforment le vert en gris.

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Cet intéressant atelier était suivi d’une présentation des enjeux du PLUi dans le domaine de l’environnement. Il était question de « préserver le cadre de vie, le patrimoine et les grands paysages », d’« affirmer l’identité « verte » et « patrimoniale » du Grand Nancy », d’« adapter le développement de la métropole aux risques et aux nuisances », d’« assurer la préservation et la mise en valeur de la biodiversité au sein de la trame verte et bleue », de « favoriser la présence de l’eau dans la ville et poursuivre la gestion intégrée des eaux pluviales ». Tout un programme. Je fus éberlué par la capacité du Grand Nancy de définir des enjeux environnementaux aussi ambitieux, alors que mes collègues et moi venions tout juste de finir de barbouiller le plan mis à notre disposition pour définir les zones à protéger. Cela prouvait que la concertation avait du bon, qu’elle était efficace et que, contrairement à ce que disent les mauvaises langues, dans le Grand Nancy, l’avis de Monsieur ou Madame Lambda est vraiment écouté.

Le deuxième atelier fut tout aussi intéressant. Mes congénères et moi, nous fûmes invité-e-s à préciser sur un plan du Grand Nancy et à l’aide de gommettes de différentes couleurs nos lieux de résidence, de travail, d’achat et de loisirs. Pas toujours facile de se repérer sur une carte. Avec l’usage du GPS, les bonnes pratiques se perdent. Il faut vraiment être un aménageur ou un urbaniste pour pratiquer la politique du zonage et du mitage sans pâturage. À force de ne voir le monde que par avion, les technocrates ont conduit à l’usage prééminent de la préposition « sur » en lieu et place de « à » : « Je vais sur Nancy » au lieu de « je vais à Nancy ». Quoi qu’il en soit, le résultat de cet exercice studieux fut une jolie carte recouverte d’une bonne cinquantaine de gommettes, plus ou moins regroupées au centre de la ville, ce qui ne paraît pas très étonnant. Que pourrait-on en tirer ? Difficile à dire. Peut-être constater que les gens qui s’étaient déplacés à l’hôtel de ville ne venaient pas de perpète. Les habitant-e-s du centre-ville de Nancy ont bien de la chance de vivre à proximité des lieux de décision.

La présentation suivante portait sur l’économie, le commerce et les équipements métropolitains. Un architecte vint nous présenter quelques solutions audacieuses dans le périmètre du secteur sauvegardé, comme l’érection d’ascenseurs communs à plusieurs bâtiments anciens. Un urbaniste vanta la nécessité de partager l’espace public, notamment pour éviter tout extrémisme anti-voitures. Où l’on s’apercevait qu’avant cette concertation, d’autres avaient planché sur ces vastes sujets. À moins qu’il ne fût tenu compte, d’ores et déjà, de nos gommettes, placées çà et là… En tout cas, les enjeux étaient d’une précision redoutable : « produire une offre de logements suffisante et diversifiée pour répondre aux besoins de tous », « renforcer les équilibres résidentiels et la mixité sociale », « poursuivre la réhabilitation des grands quartiers HLM », « retrouver une réelle attractivité pour le parc de logements existant », « accompagner la reconquête des surfaces vacantes en centre-ville », entre autres. Comment avait-on pu deviner à ce point mes aspirations profondes ? De la pure magie ou de la science divinatoire.

La suite fut consacrée à deux questionnaires individuels et anonymes. Le premier sur la « ville des proximités ». Je dus indiquer dans quel quartier j’habitais, quelles étaient mes habitudes de consommation et mes moyens de déplacement les plus fréquents, notamment pour aller faire mes courses. Il suffisait pour moi de répondre avec les items « toujours », « régulièrement », « occasionnellement » ou « jamais ». À un moment, je craignis une atteinte à ma vie privée, mais bon, là, il s’agit quand même d’élaborer le PLUi, ce qui justifie quelques sacrifices personnels, voire de l’abnégation. Quand on n’a rien à cacher, c’est bien connu…

Le deuxième questionnaire, tout aussi anonyme, avait pour sujet « la qualité et la convivialité des espaces urbains ». Je devais révéler quel quartier, selon moi, correspondait le mieux à un cadre de vie agréable. Il m’était même possible de préciser pourquoi : « l’identité du quartier », « la qualité des logements », « la présence ou la proximité d’espaces de nature », etc. Je pouvais aussi indiquer quel était le quartier qui correspondait le moins « à mes attentes en matière de cadre de vie ». Pourvu que ce ne soit pas celui où j’habite… Par discrétion, je n’écrirai pas ici mes réponses argumentées à ce questionnaire passionnant. Chacun-e aura son idée sur le sujet. Mais, je reste perplexe sur l’exploitation des réponses. Qu’est-ce que la puissance publique va bien pouvoir en tirer ? Que la place Stanislas, c’est joli ? Que la future place Simone-Veil, c’est moche ? Par parenthèse, m’est avis qu’attribuer le nom de Simone Veil à la place la plus moche de Nancy constitue un acte patenté d’antisémitisme.

Quelques bémols véniels à mon très sincère enthousiasme. Les documents étaient projetés dans deux angles de la salle, mais assez loin et vite pour qu’on ne puisse pas tout lire. Les cartes surchargées, les graphiques sans légende, le mélange entre constats, enjeux, objectifs, donnait une impression de bouillabaisse technocratique. L’expérience montrait aussi que nous ne sommes pas tou-te-s aussi expert-e-s que ça pour lire des cartes et s’y repérer. Enfin, il était désagréable d’entendre les orateurs continuer à parler au micro, pour commenter les diaporamas projetés, alors que nous nous livrions à des exercices ultracomplexes.

Cette intéressante soirée fut conclue par le discours impressionnant et improvisé de Monsieur le maire de Nancy, Laurent Hénart, à peine rentré dans sa bonne ville par le train de Paris – c’est un homme important, m’a-t-on dit, il lui arrive même de monter à la capitale. Il sut nous rappeler, avec des mots extrêmement bien choisis et pesés, l’importance de la démarche participative mise en œuvre par la Ville – la seule vraie démocratie qui vaille. Après des applaudissements nourris, et mérités, le ventre creux et la tête pleine, je rentrai chez moi avec le sentiment du devoir accompli, imbu de l’importance que la collectivité avait marquée à mon endroit.

Piéro

Article paru dans RésisteR ! #54, le 10 mars 2018



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