Compte qui peut le temps perdu

Nancy |

Quand j’étais gamin, une expression courante permettait de dire combien une chose était simple : « Passer comme une lettre à La Poste. »

Quelques dizaines d’années plus tard, il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour constater que le service public a été oblitéré sous le cachet du libéralisme tout puissant et de ses préposés zélés, pour qui, les règles de la concurrence et de la rentabilité constituent la panacée face à la panade économique. Croient-ils. Rien ne va plus. Hors de question que le facteur vienne sonner une deuxième fois. Parfois même, il ne passe plus du tout.

Il y a quelques jours, j’ai reçu une mise en demeure expédiée par un huissier de Dunkerque, qui n’avait pourtant jamais fait partie de mes amis, mais qui se permettait tout de même, avec un grain de familiarité, de me réclamer 45,29 € sur un ton péremptoire. La lettre commençait ainsi : « Les relances de La Banque postale étant restées sans réponse de votre part, je suis mandaté pour recouvrer le débit sur compte numéro 0776761H031 clôturé le 21 septembre 2016. Je suis désormais votre seul et unique interlocuteur dans cette affaire. » S’ensuivait un décompte de la somme exigée, avec la possibilité de défalquer les dommages et intérêts dus, si le paiement intervenait sous dizaine, ainsi que les coordonnées bancaires de l’étude et les divers moyens de règlement. Toutefois, au risque de paraître peu généreux, je m’interrogeai sur l’opportunité de faire ce petit cadeau, n’ayant jamais été titulaire d’un compte à La Banque postale, hormis un livret A, vidé et fermé en septembre 2012 pour cause de crise.

Selon l’adage, qui paie ses dettes s’enrichit. Mais qu’en est-il lorsque vous croyez ne rien devoir ? Dans « cette affaire », il ne pouvait s’agir que d’une erreur sur la personne ou l’œuvre d’un homonyme malveillant. N’étant pas naturellement porté sur la paranoïa, je décidai de me rendre au bureau de poste le plus proche pour obtenir une explication bienveillante. Il y avait foule, comme tous les samedis matin. Des employé-e-s dociles expliquaient aux « clients » comment utiliser les automates mis à leur disposition, en omettant de leur dire que ceux-ci permettraient sous peu qu’une autorité comptable supérieure supprime leurs propres emplois. Le guichetier à qui je m’adressai consulta une base de données sur son ordinateur et m’assura qu’il ne pouvait rien me dire puisque le compte avait effectivement été fermé. Il ne cacha pas sa perplexité quand je lui affirmai que je n’étais titulaire d’aucun compte. Pour lui, cette mise en demeure faisait foi ; elle ne pouvait pas ne pas avoir de cause ; simplement, il ne lui était pas permis de me le démontrer. Aussi, me suggéra-t-il de régler cette affaire directement avec l’huissier.

J’appelai donc ce précieux serviteur de la bourgeoisie possédante et je tombai sur une opératrice qui me confirma, après m’avoir questionné sur ma date de naissance, que j’étais bien la personne visée par la missive, qu’il lui était impossible de m’en dire plus, que si je n’étais pas le titulaire du compte en question, il fallait que je me retourne vers La Banque postale. Bref, elle n’avait pas accès au dossier et ne pouvait rien m’apprendre. Elle en profita tout de même pour me glisser qu’il valait mieux que je paie tout de suite pour éviter toute complication.

Je décidai de retourner à mon bureau de poste. Toujours aussi bondé. Un agent, pas le même que précédemment, me suggéra cette fois-ci d’appeler les services financiers de La Banque postale à Nancy. Quand je lui demandai le numéro de téléphone, il me répondit qu’il me faudrait composer le 3639, faute de poste direct.

Ainsi, l’enquête progressait. Au tarif « lettre verte ».

Combien de fois ai-je composé le numéro en question, à raison de 15 c la minute ? Je le saurai quand je recevrai ma prochaine facture téléphonique. Évidemment, le service de messagerie du 3639 ne proposait aucun choix me permettant d’entrer en communication directe avec une personne qui serait chargée spécifiquement de répondre aux usagers qui reçoivent une mise en demeure qu’ils croient imméritée… Impossible de savoir pour quelle raison La Banque postale avait fermé un compte dont je n’étais pas le titulaire et pourquoi elle me réclamait des frais accompagnés de dommages et intérêts. En quoi avais-je bien pu la léser ? Il fallait payer et c’était tout.

Dès ce moment, j’eus l’agréable surprise de recevoir chaque jour deux messages automatiques sur mon répondeur téléphonique, m’enjoignant de payer la somme demandée ou de rappeler l’étude de l’huissier à Dunkerque. L’un des messages relevait de la poésie : « Bonjour. Nous venons d’apprendre par votre créancier qu’une exécution par huissier de justice est programmée. Vous pouvez encore éviter les difficultés que cela engendre telles que compte bancaire bloqué, véhicule enlevé ou saisie d’une quote-part de vos revenus. Pour cela, vous devez rappeler l’étude au 03 61 30 40 30, pour éviter ces désagréments. » Texto.

De temps en temps, pour me divertir, je composai le 3639, histoire de vérifier que, une fois encore, « tous nos conseillers sont actuellement en communication, nous vous invitons à renouveler votre appel ultérieurement ». Politesse exquise des messageries télématiques ! Expression de la joie de vivre ! Communication et humanisme contemporains ! Ces appels au 3639 rythmaient mes journées désœuvrées et donnaient, enfin, un sens à mon existence. Mais, jamais je n’ai perdu espoir d’entrer en contact avec un être qui pourrait se montrer humain – tel était mon rêve.

Je décidai de rappeler l’huissier des basses besognes de la justice. Une nouvelle interlocutrice décrocha. Je l’informai que j’avais mis l’affaire entre les mains d’un avocat – un ami qui porte la robe, mais uniquement devant les tribunaux, s’était proposé de lui écrire. En réponse, elle m’informa que, comme j’avais laissé le délai s’épuiser, mon dossier avait été transmis à la Banque de France et que cela me coûtait 5 € de plus. Cela me vexa. J’aurais tant espéré qu’au moins le FMI fût prévenu.

Nouvelle tentative pour joindre un humanoïde au 3639. À mon trentième appel, je tombai enfin sur une vraie personne. Elle travaillait dans les services financiers de Nantes (alors que j’habite à quelques centaines de mètres de ceux de Nancy…). Je lui expliquai la situation. Elle s’étonna de la procédure, d’autant que le numéro de compte ne lui disait rien. Elle me suggéra, par prudence, de vérifier sur internet l’existence de l’huissier. Effectivement, à aucun moment, je n’avais douté de la validité des informations relatives à cet empaffé. Mais non, c’était une fausse piste : il y avait bien un huissier d’injustice qui semait la terreur chez les impécunieux de Dunkerque et au-delà, et qui se faisait appeler « Maître » ! L’agente des services financiers de Nantes m’informa qu’il fallait qu’elle étudie le dossier de plus près et me promit de me rappeler sous quelques jours. J’insistai auprès d’elle pour obtenir ses coordonnées directes, trop heureux de pouvoir enfin parler à quelqu’un qui se préoccupe de ma situation. Elle me répondit qu’elle n’avait pas de numéro direct, qu’il faudrait si besoin était que j’appelle son responsable, qui pourrait, disait-elle, me la passer, à l’occasion… Mais, quelques minutes plus tard, seulement, c’est elle qui me rappela. Elle avait retrouvé le compte en question. C’était celui d’une association sans activité dont j’étais le président – hé oui ! – avec un solde à zéro. La Banque postale avait perçu des frais de tenue de compte, qu’elle avait déduits sans état d’âme, et elle avait dû m’écrire pour me le dire, soi-disant. La conseillère ne s’expliquait ni pourquoi La Banque postale s’en était prise à moi plutôt qu’à l’association, ni pourquoi je n’avais pas reçu les prétendus courriers de relance… jusqu’à l’intervention de l’huissier. Quoi qu’il en fût, l’affaire pouvait enfin être soldée.

Cette désagréable expérience montre qu’il suffirait que La Poste décide de ne pas distribuer tous les courriers de La Banque postale, à leurs bons destinataires, pour monter une belle martingale. Avis aux financiers avides de bénéfices.

Piéro

Le titre de cet article est un vers de J’entends j’entends de Louis Aragon.

Article paru dans RésisteR ! #45 le 29 octobre 2016