Ce qui compte c’est la suite…



Quand on est militant d’extrême gauche, la Saint Nicolas même à Nancy ça fait pas rêver, alors pourquoi pas passer le samedi à Paris ? Allez ! direction Paname le 1er décembre 2018, ça tombe bien, il y a les illuminations de noël et aussi plein de manifs prévues. Après quelques hésitations entre la CGT en défense des précaires place de la République, le comité Adama contre les violences policières et le racisme d’État à Saint Lazare et le collectif Rosa Parks également contre le racisme à Nation, c’est décidé : direction la gare Saint-Lazare et les camarades du comité Adama. De toutes façons tout le monde doit converger vers 14h00 aux Champs-Élysées avec les gilets jaunes dont l’appel et le lieu de rendez-vous ne sont pas très clairs....

Après avoir un peu piétiné sur le parvis de la gare, le cortège finit par s’ébranler fort de 800 personnes, 1000 peut-être. Quelques gilets jaunes étaient présent·e·s dès le début (sans doute des militant·e·s en mal de convergence), mais l’ensemble est plutôt coloré tendance rouge et noir. Étant situé devant la gare le rassemblement est traversé par des vagues successives de gilets jaunes qui sortent de leurs trains. Pas ou peu de contact, quelques « GJ » portent un drapeau tricolore et certains slogans sur leurs chasubles ont de quoi faire frémir les militant·e·s antisexistes et anti-homophobie.

A peine parti le cortège se retrouve noyé sur l’avenue par des groupes de gens, avec ou sans gilets, venus d’on ne sait où et ne sachant pas vraiment où ils vont. À chaque carrefour tout le monde se demande bien quelle direction prendre, vu qu’il y a du monde partout. Question ambiance, c’est déterminé, joyeux et plein de « Macron démission ! ». Les drapeaux tricolores ne sont pas si nombreux, et même on aperçoit quelques drapeaux rouges, noirs et noirs et rouges, un œil aguerri peut aussi repérer des chasubles Solidaires et CGT un peu perdues dans la foule. Des poubelles flambent çà et là mais rien de méchant. Question slogans, par contre on se sent comme à la maison : « Anti-anti-anticapitalistes… », « Tout est à nous… »« Étudiants-gilets jaunes, même Macron même combat ! », « Siamo tutti antifascisti ! », etc. Bien sûr les slogans viennent des camarades proches du comité Adama, mais ils ne provoquent pas de rejet de la part des gens qui visiblement ne sont pas des gauchistes.

Rue de l’Échelle premier grand moment.

Les flics qu’on avait pas vus jusque-là montrent le bout de leurs vilains nez. Un groupe de casqués avec un car essaye de bloquer la rue qui constitue un raccourci pour rejoindre la rue de Rivoli et de là en prenant à droite rejoindre les Champs-Élysées. Voyant les CRS la foule s’avance spontanément vers eux en hurlant « Barrez-vous ! cassez-vous ! ». Devant la détermination des manifestantes et manifestants les flics reculent et aussitôt la foule jubile bruyamment. Les « Macron démission ! » redoublent. Bien malin qui peut alors reconnaître les Gilets jaunes de province, les habitant·e·s des quartiers populaires venu·e·s en nombre. Dans le regard des personnes qui font, sans doute, leur première manif comme dans celui de celles et ceux qui ne commençaient plus à y croire à force d’en faire, se lit le même vertige : on peut les faire reculer !

On avance, voilà la rue de Rivoli. Depuis que je suis dans la manif, je n’ai pas vu le moindre début d’organisation. Pas de chefs, chacun se repère par affinité : ses potes, les gens avec qui on est venu. Quant à moi, je fais tout à l’oreille. Je fuis les « Macron on t’encule ! » et ne m’éloigne guère des « Taxons les pétroliers, pas les retraités ni les salariés ! ». Je m’affiche résolument comme militant d’extrême gauche en frappant en cadence dans les mains aux refrains antifas. Mes voisins et voisines me regardent parfois étonnés, quelques-uns, le cheveu court me toisent et se sauvent, l’immense majorité me sourit.

On vient pour la plupart de province ou de banlieue, et quand on arrive perpendiculairement dans la rue de Rivoli, il faut choisir : à gauche ou à droite. On aurait dû se souvenir que quelques minutes auparavant les flics ne voulaient pas qu’on prenne à droite... mais le gros de la troupe prend sur la gauche. De toutes façons il y a du monde en jaune partout, alors…On a beau être dans la mauvaise direction sans le savoir l’ambiance reste excellente. On passe devant le conseil d’État. Devant l’entrée qui est en retrait par rapport à la rue, un groupe de manifestantes et manifestants du MNCP (mouvement national des chômeurs et des précaires), de l’APEIS et de Solidaires. Pas un mot, pas un salut de leur part. Effarant : ils et elles regardent le cortège comme d’autres regardent les trains passer. On continue. Au bout d’un moment un chauffeur de bus coincé par la manif avec son engin et ses passagers à l’intérieur confirme à qui veut l’entendre que « les Champs, c’est de l’autre côté ! Par là c’est Bastille ! ». Flottement, rigolades. « Hé ben allons prendre la Bastille ! » « Non non ! On fait demi tour ! ». Des gens font des gestes dans tous les sens, certaines s’improvisent cheffes, d’autres font les sémaphores. Ce qui reste du cortège Adama et antifas fait demi tour. J’en suis ! On repasse devant les activistes anti-précarité… toujours rien !

Les slogans anticapitalistes ont un vrai succès à mesure qu’on avance. C’est vrai que pour beaucoup, dont moi, c’est aussi une balade touristique, et évidemment quand on va vers les Champs-Élysées, l’architecture, les magasins de luxe, les hôtels quatre étoiles parlent d’eux-mêmes. Les petites différences sociales que toutes et tous on sentait entre nous jusque-là : l’habillement, la coiffure, le maquillage ou pas, la moustache ou les dreads, disparaissent. Qu’on soit chômeuse, petit commerçant·e, fonctionnaire ou salarié·e, on est ramené·e par tout ce qui nous entoure à notre monde qui n’est pas celui-là. Sur les trottoirs quelques touristes amusés, des bourgeoises qui filent doux et des jeunes bourgeois à chaussures pointues et cravate qui rasent les murs. Au carrefour les gilets jaunes bloquent tout. Ils et elles ont vite appris ! Bloquer un carrefour bondé à Paris leur prend 30 secondes, les gens des quartiers regardent et imitent. Le moment n’est pas facile pour un couple de premiers de cordées qui se retrouve arrêté en première ligne dans sa Porsche. Ils n’en mènent pas large. « Allez passe, connard de bourgeois ! » lui lance magnanime une gilet jaune bien sympa.

En longeant le jardin des Tuileries on entend les premières détonations. Non, ça ne vient pas de la fête foraine qui y bat son plein, mais de deux cents mètres droit devant nous. On n’avance plus. Les flics sont là, en masse avec les canons à eau. On ne verra pas les champs aujourd’hui ! Immédiatement ils gazent pour mettre en place leur barrage. La foule est incrédule, deux ou trois « La police avec nous ! » trouvent leur réponse sous forme d’une lacrymo. On apprend vite dans la rue : « Les fils de pute ! Collabos ! » remplacent immédiatement les appels à la convergence.

Nous sommes là, quelques (2 ?, 3 ?) milliers de manifestant·e·s, avec devant nous la place de la Concorde bloquée par des dizaines de flicard·e·s surarmé·e·s et visiblement énervé·e·s. Au loin derrière eux on voit les fumées qui viennent de l’Étoile, où ça barde grave comme nous l’ont appris nos smartphones. Sur notre droite les immeubles bourgeois de la rue de Rivoli avec au rez-de-chaussée les arcades piétonnières et leurs magasins de luxe, et aussi la rue Cambon et encore des boutiques de luxe dont, à cent cinquante mètres, derrière une immense affiche représentant une jeune femme anorexique alanguie, la boutique Chanel. Sur notre gauche le jardin des Tuileries est ouvert, ses manèges continuent à tourner comme si de rien n’était. Mais bien sûr les accès à la place de la Concorde sont gardées par des flics qui mettent en joue les manifestant·e·s.

Une fanfare militante égaye l’attente, les slogans anticapitalistes continuent repris par une centaine de personnes.

Ça y est on se parle. Un peu. Que faire ? comment poursuivre notre route vers les Champs-Elysées ? Personne n’a peur. Face aux flics, on ne peut pas approcher à moins de 20 mètres sinon c’est le canon à eau. À intervalles réguliers, les flics gazent. Un début de Marseillaise est interrompu par une volée de grenades. Le vent est contraire et violent et à chaque fois les flics prennent tout ce qu’ils nous balancent dans la tronche. Mais ils continuent, et comme en plus ils sont maladroits, ils finissent par foutre le feu à une poubelle et une bagnole. De temps en temps ils envoient leurs merdes sur les terrasses des appartements bourgeois. La foule s’esclaffe et jubile encore. « Ah les cons ! Les abrutis ! ». Et puis « Macron démission ! » encore et toujours. Sa morgue, son mépris du bas peuple est le principal sujet de conversation entre deux nuages de gaz que le vent, notre ami en ce jour, renvoie sur les CRS.

J’observe depuis un petit moment un quadragénaire moustachu avec un drapeau tricolore qui s’agite et semble mener une petite troupe. M’approchant j’aperçois sur son gilet jaune des insignes de parachutiste. Je scrute sa troupe. Non ! Ce ne sont pas des loups fascistes mais une petite dizaine de moutons provinciaux, femmes, hommes assez âgé·e·s, perdu·e·s dans tout ce bazar et qui commencent timidement à contester l’autorité du petit chef.

Une bagnole flambe toujours cinquante mètres devant, à l’entrée de la place de la Concorde. Les pompiers arrivent de derrière nous : deux camions. On les applaudit. Pourquoi ? Je ne sais pas. Beaucoup de gilets jaunes me semblent vouloir se raccrocher à quelque chose. Les repères, leurs repères s’écroulent : Macron les méprise, les journalistes les dénigrent bien planqué·e·s derrière les cars des flics, la police les tabasse, alors les pompiers c’est quand même des gens qui sont là pour nous, c’est collectif, protecteur…

Toujours est-il que ça détend l’atmosphère.

Erreur !

Tout à coup une charge violente des flics déferle précédée de quelques grenades assourdissantes. Les coups pleuvent, on se replie de cinquante mètres, mais la foule ne panique pas. Puis, une fois les assaillants repartis, on reconquiert le terrain perdu. Chacun se préoccupe de la santé de son voisin, parle à sa voisine. Des blessés refluent. À côté de moi une femme a le front profondément ouvert sur 4-5 centimètres. Elle a le visage en sang. Non ! elle ne veut pas être soignée tout de suite, elle veut rester, elle veut juste une clope qu’une manifestante lui donne avec un regard très doux.

Discrètement, les employées des magasins de luxe à notre droite commencent alors à retirer les fringues en vitrine. Des gilets jaunes ne comprennent pas : ils font des gestes désespérés : « N’ayez pas peur ! On est non-violents ! » « C’est la police qui fait des dégâts ! ». Pas de réponse.

On comprend toutes et tous, effaré·e·s, qu’on est en train de passer de la catégorie « manifestant » à celle de « casseur ». Les quelques dizaines de camarades habitués des manifs qui sont là, ça ne les étonne pas. Mais ce petit commerçant venu avec sa femme de l’Eure et qui m’a dit deux mots gentils tout à l’heure, il est petrifié. Le regard perdu il me lance « La France est foutue ! ». J’ai à peine le temps de lui dire que je ne vois pas les choses comme ça, qu’une lueur vive nous fait tourner la tête. C’est la boutique Chanel qui brûle ! Les flics chargent rue Cambon et gagnent 30 mètres.

Plus rien n’a vraiment de sens. La rage nous prend toutes et tous, gilets jaunes ou pas. Il n’y a pas de mot d’ordre : les gens s’en vont par petits groupes. Je prends la rue Cambon dans laquelle les CRS ont été refoulés. La pub Chanel finit de se consumer comme un symbole. Des gens, le visage découvert, gilet jaune sur le dos et qui ne se connaissaient visiblement pas un quart d’heure avant, renversent une voiture et la poussent pour faire une barricade, et se protéger des charges. C’est étonnant comme le geste paraît naturel. Je ne sais pas pourquoi je n’y participe pas. Autour quelques-uns disent « Non ! Pas ça ! ça nous décrédibilise ! » puis se taisent. Les autres regardent, approuvent ou font remarquer avec un sourire rageur qu’on est chez les grands bourgeois et que le propriétaire de la voiture s’en remettra. Je continue avec un groupe qui vient de se former sans s’en rendre compte, il y a de la fumée partout !

Rue de la Paix ! Beaucoup s’étonnent, s’amusent « 40 000 euros au Monopoly ! ». Mais la richesse des boutiques qui nous entoure est obscène. Quand on est touriste, on passe dans ce genre d’endroit intimidé·e, on se sent petit·e, faible. On s’étonne que les articles ne portent pas de prix, on se demande qui sont ces gens qui entrent et sortent de ces magasins. Mais là, on vient de se faire gazer, cogner, les smartphones nous crachent en direct la haine de classe de Castaner, Griveaux et des journalistes de BFM. On enrage. Quelques-un·e·s, des jeunes, mais aussi deux « petites vieilles » décident de faire une barricade avec les sapins de noël en plastique qui décorent les rues. Une barricade ? Il n’y a pourtant pas un flic à l’horizon ! Le plus balourd des gilets jaunes qui construit la barricade hurle contre les bourgeois et s’en prend à un magnifique scooter qu’il entend mettre sur la barricade. Le propriétaire du véhicule arrive, c’est un jeune type super costaud. S’ensuit une scène de pur connerie viriliste. « Viens on s’explique à mains nues, fils de pute ! », « Je vais te niquer ! », etc. Deux frêles gilets jaunes s’interposent, de leur faiblesse physique elles font une arme et séparent les deux testosteronés. Impressionnantes les mamiches !

Les flics ? On n’en voit plus, et pour cause ! Arrivant d’une rue adjacente trois jeunes exultent, ils ont réussi à voler deux boucliers aux CRS ! Combien sommes-nous à ce moment de manifestants rue de la Paix ? 100 ? 150 ? Nous sommes toutes et tous sidéré·e·s, les plus ancien·nes évoquent Mai 68 qu’ils et elles n’ont pas fait ni vu, mais faute de référence…

« Mort aux bourgeois ! » Le cri a résonné et m’a fait sursauter ! Je me retourne, le jeune garçon qui l’a lancé doit avoir 18 ans. Il me sourit, je veux lui dire quelque chose façon moraliste : on ne veut pas tuer les gens ! mais il me dit « C’est la révolution ! Ils ont la trouille ! ». Il a raison.

J’arrive devant l’opéra. Le carrefour est devenu un rond-point plein de gilets jaunes qui filtrent la circulation. La plupart des automobilistes klaxonnent et font des gestes enthousiastes. Les badauds et les client·e·s des grands magasins sont médusé·e·s, mais personne n’a peur. De toute évidence ils voient des manifestant·e·s, pas des gens dangereux. Aucun mouvement de panique, pas d’appels au secours. Du boulevard Haussmann vient une épaisse fumée noire qui nous contraint à évacuer le rond-point. C’était le premier que j’occupais, je m’en souviendrai !

Les groupes qui se dispersent ne savent pas où ils vont, ils sont de plus en plus petits : quelques dizaines tout au plus dans le mien. On est toujours en train de manifester alors on occupe la rue. Les voitures font attention à nous, quelques gilets jaunes s’affichent aux portières. Deux trois excités violents en scooter tentent de nous effleurer puis s’enfuient. Devant chez Apple un attroupement. Des gens hurlent « Paye tes impôts ! », « Révolution ! ». Les vitres peinent à tomber, un Parisien élégant s’approche et dénonce la casse. « Tu comprends rien t’es qu’un bourgeois ! » lui lance un manifestant.

Il y a de moins en moins de monde dans mon groupe, on quitte la rue pour le trottoir, il est 17h30, j’ai besoin d’un remontant, je rentre dans un bistrot, je reprends mes esprits. Ici la vie continue normalement. Pour les gens que j’ai rencontrés aujourd’hui et aussi pour moi, ça ne sera plus comme avant. Il est temps de rentrer.

Je ne savais pas quoi penser de ce mouvement des gilets jaunes il y a deux jours. Comme la plupart des militants et militantes d’extrême-gauche je m’en méfiais. Aujourd’hui je ne sais toujours pas quoi en penser, mais je sais que ce que j’en pense n’a pas d’importance, ce qui compte c’est la suite…



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