Canada / Île de la Tortue : Projet de poubelle nucléaire et résistance

Bure (55) |

Un projet équivalent à Cigéo a lieu en Ontario au Canada. Ce premier texte pour visibiliser et comprendre le projet d’enfouissement au Canada qui est lié à une politique coloniale, et les résistances qui peuvent lui être opposées. De Bure à l’île de la Tortue, solidarité contre le nucléaire.

Texte publié sur bureburebure.info.

Le Canada fait partie des 4 plus grands producteurs/exportateurs d’uranium dans le monde, bien que la production d’électricité sur place s’appuie bien plus sur l’hydraulique que sur le nucléaire (60 % contre 15 %) [1]. Le paysage nucléaire canadien comporte également 4 centrales encore en activité (deux à l’arrêt) pour un total de 19 réacteurs parmi lesquels Pickering-1, mis en service en 1971, est l’un des 3 plus anciens réacteurs actifs au monde. Aux dernières nouvelles, sa mise à l’arrêt était prévue pour 2024. Face à ce parc vieillissant, le Canada compte bien rejoindre la course mondiale pour la construction de ‘mini’-réacteurs nucléaires. Là-bas, comme en France, pour apaiser les craintes des habitantEs et des écologistes et aller de l’avant dans cet élan frénétique et mortifère, il leur faut affirmer avoir le contrôle de l’entièreté du processus. Leur solution pour les déchets, vous l’aurez deviné : l’enfouissement.

Sur le site de Chalk River, où se trouve depuis les années 1940 un laboratoire de recherche, il est prévu de construire un méga-dépotoire en faible profondeur (Near Surface Disposal Facility NSDF). Si celui-ci est construit il accueillera un million de mètres cube de déchets « faiblement » radioactifs. L’Agence Canadienne de Sûreté Nucléaire (Canada Nuclear Safety Comision CNSC) a donné son feu vert en janvier 2024 pour la poursuite de ce projet qui suscite pourtant une importante opposition, tout particulièrement de la part des nations autochtones avoisinantes. Pour plus d’informations à ce sujet vous pouvez consulter www.stopnuclearwaste.com/

Et les 2 400 000 mètre cubes (1 000 piscines olympiques) de déchets hautement radioactifs ?
Là-bas comme ici, on prévoie de les enterrer profondément sous le tapis…

Projet d’enfouissement en profondeur : DGR (deep geological repository)

Pour mieux comprendre le projet d’enfouissement géologique profond, nous avons écrit à l’organisation We The Nuclear Free North où Brennain Lloyd nous a répondu :

« L’histoire a commencé dans les années 1970, lorsqu’une commission a été nommée pour étudier le problème des déchets nucléaires de haute activité. Au bout de trois mois, elle a présenté sa solution : les enfouir dans un dépôt en couches géologiques profondes dans le nord de l’Ontario (notre région). Au cours des années 1980 et 1990, Énergie Atomique du Canada Limitée (EACL) a poursuivi ce projet, d’abord en recherchant un site et en réalisant des études, puis en élaborant un « concept de stockage géologique » qui a fait l’objet d’une audition publique de 1990 à 1998. Cette commission a déclaré qu’EACL n’avait PAS démontré que son concept était « sûr et acceptable », ce qui était l’exigence générale, et a formulé un certain nombre de très bonnes recommandations qui ont été ignorées. En 2002, le gouvernement fédéral a adopté une législation permettant aux exploitants de réacteurs nucléaires de s’organiser et de rechercher une « solution à long terme ». L’industrie nucléaire a créé la Société de gestion des déchets nucléaires (SGDN) en 2002 [NDR : agence privée qui a les même fonctions que l’ANDRA en France] et a réalisé des études très superficielles sur d’autres options avant de recommander, en 2005, un « dépôt en couches géologiques profondes », que le gouvernement fédéral a accepté en 2007. Depuis 2010, la SGDN recherche un site, en insistant sur le fait qu’il doit s’agir d’une « communauté informée et volontaire », et a réussi à intéresser 22 communautés, puis a progressivement réduit la liste des sites potentiels à 2 en 2020, l’un dans le nord-ouest de l’Ontario [à mi-chemin entre les villes d’Ignace et de Dryden, à 100km l’une de l’autre] et l’autre dans le sud-ouest de l’Ontario [proche de la ville de South Bruce] »

Le calendrier de la SGDN prévoie pour 2024 l’annonce quant au site qui sera retenu parmi les deux prétendants. La géologie n’est pas mise en avant comme un facteur clé pour ce choix, à en croire les communications de la SGDN, le site qui aura l’honneur d’accueillir cette poubelle de mort sera celui qui en aura le plus envie, ou du moins qui y aura consenti. Cette notion de « consentement » est omniprésente dans la communication de la SGDN. Mais comment établir le consentement dans un cas comme celui-ci ?

Les réponses à cette question maintes fois posée par les opposantEs restent floues. South Bruce a réussi à obtenir que la décision soit prise par référendum, tandis que dans le Nord-Ouest, c’est le conseil municipal qui prendra la décision. Cette différence a peut-être à voir avec le fait que le Sud-Est de l’Ontario est un territoire d’hors et déjà nucléarisé, entre autre de part la proximité des centrales de Pickering et de Darlington, tandis qu’Ignace se trouve dans une région éloignée dont l’électricité est produite hydrauliquement. Pour obtenir le consentement, au Canada comme en Meuse, les instances du nucléaire s’emploient à arroser les territoires convoités en millions de dollars de subvention : camions de pompier, places de jeu, réfection des égouts, emplois à la mairie… la SGDN utilise ses financements pour se glisser avec une finesse toute relative dans les dynamiques urbaines, jusqu’à être perçue comme indispensable. Un autre point soulevé par WeTheNuclearFreeNorth : pourquoi la décision reviendrait-t-elle à la municipalité de Ignace qui se trouve en amont de la rivière par rapport au lieu de l’enfouissement, alors que les répercussions d’une fuite serait désastreuses pour toutes les communautés situées sur les rivières et les lacs en aval ?

Et qu’en est-il des innombrables territoires qui seront traversés par les convois radioactifs ? Car en effet, parmi les éléments qui différencient la projet canadien de la SGDN de celui de Cigéo, l’un des plus remarquables est le transport essentiellement routier, et qui plus est sur des distances de potentiellement plusieurs milliers de kilomètres !! Si le site retenu est celui du Nord Ouest, alors les déchets devront parcourir une distance moyenne de 1600 kilomètres depuis leur lieu de stockage actuel. Sur le dernier tronçon d’autoroute de 185km avant Ignace, on a compté 367 accidents de camion entre 2015 et 2020 [2]. Même avec beaucoup d’imagination, impossible de croire qu’avec un rythme de 2 convois par jours pendant 50 ans, aucun camion radioactif n’aurait d’accident, sans parler de la proximité des convois avec les riverains et les autres automobilistes.

Projet colonial ? Résistance autochtone !

En plus des municipalités, la SGDN devra aussi obtenir le consentement des nations autochtones qui se trouvent à proximité. D’après Brennain, si les individus de ces communautés sont majoritairement opposéEs au projet, il semblerait que la SGDN ai mis en place des stratégies politiques pour obtenir l’aval des instances gouvernantes. [3]

En attendant la SGDN déploie une campagne de communication parfaitement fielleuse :

« Mise à profit du savoir autochtone : Les peuples autochtones entretiennent une relation privilégiée avec la nature, et cette relation implique une responsabilité unique d’intendance. La SGDN travaille avec les collectivités des Premières Nations et Métis dans les régions hôtes potentielles afin de comprendre comment nous pouvons appliquer le savoir autochtone aux objectifs du processus de sélection d’un site comme la sûreté technique et le bien-être des collectivités. Nous organisons de plus des ateliers sur le savoir autochtone et la science occidentale pour explorer la possibilité pour ces deux visions du monde de s’aligner au regard de sujets liés à notre projet, comme l’importance de l’eau, la signification historique et actuelle du cuivre, et la compréhension de l’importance d’établir des relations. »

Toute cette langue de bois n’a pas empêché Derek Fox, Grand Chef de la nation Nishnawbe Aski de se prononcer comme suit : « Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour y mettre un terme. Si je dois être celui qui se fait traîner en prison pour mettre fin à cette situation, je serai là pour m’assurer que ces déchets ne pénètrent pas sur notre territoire. »

Amalia Rose Khan, qui rapporte ces paroles, ajoute que « Le pillage du Nord, une constante des plans de relance économique depuis la création du Canada, est un récit lassant et inacceptable. » [4] avant d’ajouter que « Les Chefs ont également déclaré que leurs nations utiliseraient tous les moyens à leur disposition pour empêcher l’enfouissement des déchets, y compris des « manifestations civiques », des « actions en justice » et « toute autre mesure appropriée ». »

Ni ici, ni ailleurs, ni nulle part !

Brennain de We The Nuclear Free North conclu son email ainsi :

« J’ai rencontré un habitant de Bure il y a longtemps – je crois que c’était en 2013 – lors d’une conférence internationale sur les DFGP à Toronto, à laquelle j’assistais en tant que journaliste. Il était formidable ! J’ai été très reconnaissante de sa présence et de ses questions. Mais nous n’avons eu aucun lien réel avec les opposantEs à Bure, et nous sommes d’accord pour dire que nous avons beaucoup de choses en commun et j’espère aussi que nous pourrons travailler ensemble. Nous avons été en contact avec quelques personnes en Suède, et nous sommes en relation avec un petit réseau de personnes locales opposées à l’enfouissement des déchets nucléaires au Royaume-Uni, mais nous n’avons aucun contact avec qui que ce soit en Suisse ou en Finlande. Bien sûr, la SGDN aime parler du « consensus international » et fait référence à la Suède, à la Finlande et à la France comme si les dépôts étaient déjà en place et que les déchets étaient déjà enfouis ! »

Et non, contrairement à ce que prétendent les nucléocrates canadiens, il n’y pas de déchet nucléaire dans les profondeurs de la Meuse – et il n’y en aura jamais ! De Bure à l’Ile de la Tortue, la lutte continue.

Brennain Lloyd sera présente en visioconférence lors des rencontres printanières anti-autoritaire et anti-nucléaire (du 15 au 23 avril, près de Bure). Continuons à construire la solidarité internationaliste contre le nucléaire et ses projets d’enfouissement mortifères !

Prochainement d’autres textes vont paraitre sur la lutte à Ontario.

https://wethenuclearfreenorth.ca/ Organisation de collectifs contre le DGR dans le Nord Ouest de l’Ontario
https://www.protectourwaterways.org/ Contre le DGR dans le Sud Est de l’Ontario


Notes

[3La politique autochtone est un sujet complexe pour les novices. Par exemples, les « conseils de bande » apparaissent en 1876 avec la très décriées parce que très raciste « loi sur les indiens ». Ils sont reconnus par les instances juridiques canadiennes. Toutefois nombre d’autochtones ne reconnaissent pas leur légitimité, leur préférant parfois d’autres instances comme les chefs héréditaires. En 2020, lors de la lutte contre les pipelines de l’ouest dont l’épicentre se trouvait sur le territoire des Wet’suwet’en, on a vu ces deux pôles s’opposer radicalement : le conseil de bande s’est rangé du coté des autorités canadiennes en donnant son aval pour la construction du Coastal Gazline, tandis que bon nombre de chefs héréditaires tenaient les barricades à Unist’ot’en. Sans doute de pareil conflits internes sont à prévoir en Ontario.