À Bure, comme ailleurs, nous ne serons pas les prochain-e-s !

Bure (55) |

Ce texte s’adresse à toutes celles et ceux qui cherchent encore comment vivre et lutter avec tout leur coeur et toutes leurs forces dans le macronisme ambiant, à toutes celles et ceux que la virulence de la répression et notre vulnérabilité lors des derniers mouvements sociaux ou lors de l’attaque sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, sur la lutte contre Cigéo à Bure, ou contre le Grand Contournement Ouest en Alsace, ont laissé.es hagard.es et désempar.ées. A toutes celles et ceux, enfin, que la répression tente de désorganiser et de faire taire, invisibiliser. Sortir de la stupeur ne se fera pas en un jour : cet appel n’est qu’un premier pas, et d’autres suivront. D’ici là nous donnons rendez-vous ici, ailleurs, partout, le 10 novembre pour faire fleurir et esquisser les premiers pas d’une multitude de "bals des malfaiteurs", à la veille d’une audience importante en Cour de Cassation. Venez nombreux-ses !

Après l’insurrection du 17 juin,
Le secrétaire de l’Union des Écrivains
Fit distribuer des tracts dans la Stalinallée.
Le peuple, y lisait-on, a par sa faute
Perdu la confiance du gouvernement
Et ce n’est qu’en redoublant d’efforts
Qu’il peut la regagner.
Ne serait-il pas
Plus simple alors pour le gouvernement
De dissoudre le peuple
Et d’en élire un autre ?
— Berthold Brecht, La Solution, 1953.

Nous sommes des ami.es proches ou lointain.es de la lutte antinucléaire de Bure. Nous le sommes fatalement, et viscéralement.

Nous le sommes parce que nous sommes intimement persuadé.e.s que l’enfouissement des déchets radioactifs en profondeur sous nos pieds, est la dernière planche de salut permettant la poursuite d’une industrie nucléaire dangereuse, néo-colonialiste et indéfectiblement militariste, et ce depuis ses origines dans les décombres fumants d’Hiroshima et Nagasaki. Et pour cette raison, quoi qu’il arrive, nous lutterons jusqu’à notre dernier souffle, pour mettre un point final à des décennies de ravage écologique et humain.

Nous le sommes parce que nous avons un jour ou l’autre chanté, dansé, et parfois même vécu à Bure. Parce que nous avons pleuré de joie quand le Bois Lejuc menacé a été libéré et occupé en juin 2016, de rage lorsqu’il a été expulsé en février 2018.

Nous le sommes parce que nous croyons à des luttes populaires, diverses, rassembleuses, frondeuses, imprévisibles. Nous croyons à leur possibilité, et nous savons leur nécessité ; car nous sommes innombrables à savoir que pour faire face à l’emballement capitaliste, extractiviste et technicien du monde, la diplomatie hypocrite des Conférences sur le climat (COP) ne suffiront pas, pas plus que les petits gestes du quotidien, ou les proclamations d’intentions d’une industrie capitaliste plus que coupable.

Nous le sommes parce que la répression qui s’abat à Bure prend l’un des multiples visages du contrôle social qui s’exerce avec force et violence sur les populations lorsque celles-ci ne marchent ou ne rentrent pas dans les clous : que ce soit depuis trop d’années contre les migrant-e-s, celles et ceux qui les soutiennent, les quartiers populaires invisibilisés, les dernières mobilisations contre la loi El-Khomri, les évacuations militarisées de NDDL, Bure, Hambach, ou encore la persécution judiciaire et policière à l’encontre des participant.e.s aux mobilisations du G20 à Hambourg.

Avec sa cinquantaine de procès, ses dizaines de mois de sursis et ses presque 2 ans de prison ferme cumulés ; avec ses milliers d’euros d’amendes et ses 26 interdictions de territoire distribuées à tout va ; avec sa vingtaine de perquisitions et ses 10 personnes interdites de communiquer les unes avec les autres aussi longtemps que durera l’instruction pour "association de malfaiteurs" - ouverte en juillet 2017 et inédite sur une lutte aussi large et plurielle - Bure est devenu un laboratoire répressif majeur des luttes en France. Tant que les souris tétanisées et atomisées ne sortent pas de la boite, l’expérience continue. Nous n’avons de cesse de nous demander : jusqu’où iront-ils ?

Mais qu’attendons-nous pour inverser plutôt la vapeur et affirmer que nous ne serons pas les prochain.es ?

Pas les prochain.es à être convoqué.es pour avoir été vu.es, filmé.es puis reconnu.es, que ce soit sur la place de la Contrescarpe un 1er mai, dans une manifestation à Bure un 15 août, dans les Hautes-Alpes en soutien aux des migrant-e-s.

Pas les prochaines à être mutilé.es, privé.es d’un œil à Montreuil, d’une main à Notre-Dame-des-Landes ou d’un pied à Saudron.

Pas les prochain.es à être perquisitionné.es, contraint.es de quitter les lieux qui nous sont chers, interdit.es de nous voir et de nous parler pour des années.

Pas les prochain.es à raser les murs de nos lieux de vie et de lutte en traquant nos arrières. Pas les prochain.es à avoir peur en s’endormant le soir.

Pas les prochain.es à comparer l’alternative entre le contrôle judiciaire et la détention préventive, entre une vie qui a le goût de prison à ciel ouvert et une existence coincée entre les quatre murs d’une cellule glauque.

Pas les prochain.es à chercher les micros sous nos plafonds et les balises sous nos voitures, les mouchards dans nos ordinateurs et les RG dans nos dos.

Pas les prochain.es à voir nos amitiés scrutées, passés au crible du fantasme de contrôle absolu de l’État, et finalement criminalisées sous la forme d’une « association de malfaiteurs ».

Tout cela nécessite un pas de côté. Il s’agit pour nous de d’abord sortir de l’asphyxie judiciaire et policière du Sud-Meuse et de déplacer les questions posées par Bure dans nos villes et nos campagnes. Un pas de côté, et de nouvelles prises : reprendre pied dans la dynamique des comités Bure et des comités inter-lutte locaux, régionaux, nationaux et internationaux ; échafauder des campagnes d’information et un réseau d’actions décentralisées pour faire corps avec toutes celles et ceux que la répression tente de museler.

Il s’agit aussi de couper court à l’alternative empoisonnée de l’innocence ou de la culpabilité, et de dénoncer le chef d’inculpation pour « association de malfaiteurs » comme une pure fiction politico-judiciaire. Peut-on réellement être coupable d’ « association de malfaiteurs » dans un cadre politique ? Un juge peut-il demander à quelqu’un « formez-vous une association de malfaiteurs, oui ou non ? » aussi simplement qu’il peut demander « disposez-vous d’un permis de conduire valide, oui ou non ? » ? L’association de malfaiteurs n’a pas de réalité tangible à laquelle on pourrait opposer notre réalité sensible. Elle n’est qu’un mauvais roman policier projeté, pour tenter de l’étouffer, sur un réseau d’amitiés politiques. Elle n’est que le cache-sexe d’une entreprise contre-insurrectionnelle qui ne dit pas son nom.

Dans un passé récent on a tenté de brandir l’anti-terrorisme comme un épouvantail contre les mouvements de luttes sociales et écologistes. Aujourd’hui ce créneau, un peu encombrant au regard des droits humains, est réservé à d’autres. Il est de meilleur ton de ressortir des placards une autre vieille ficelle policière et judiciaire : l’association de malfaiteurs, qui faisait déjà son office contre les anarchistes de la fin du 19ème siècle. Il est temps maintenant de remiser définitivement l’association de malfaiteurs avec l’anti-terrorisme au rang des bibelots grossiers de la contre-insurrection !

Si donc être un malfaiteur c’est décider de mêler sa vie, depuis là où on est, à un combat pour une cause juste et pour des idées belles ;

Si être un malfaiteur c’est s’installer dans des vieilles baraques en pierres, des petits apparts, des caravanes, des cabanes, des maisons collectives, et tenter de donner de la vie dans un territoire dépeuplé ;

Si être malfaiteurs c’est s’organiser collectivement pour résister, se soigner, se nourrir, accueillir, informer, s’exprimer avec celles et ceux qui viennent des quatres horizons pour se joindre à nous dans une lutte qui leur semble vitale pour un avenir qui ne soit pas fait de déserts radioactifs ;

Si c’est choisir de mettre son corps en jeu pour occuper une forêt qu’il vente ou qu’il neige, à terre comme à 25 m de hauteur, et en prendre soin au rythme des oiseaux et des étoiles, pour bloquer l’infernal désert nucléaire ;

Si être un malfaiteur c’est faire 800 km dans un bus bondé, en discutant et en chantant, pour rejoindre une folle manifestation dans les champs du sud Meuse, les colines aveyronnaises ou le bocage nantais ;

Si c’est refuser d’endosser les caricatures figées du "citoyen pétitionnaire derrière son écran" ou du "barricadier cagoulé" pour choisir d’être pris dans un mouvement complexe, en devenir, en être bousculé, s’y laisser transformer, indiscernablement ;

Si c’est organiser le soutien juridique dans un contexte où les droits les plus élémentaires de la défense (être averti de son procès, choisir son avocat.e) sont chaque jour baffoués, et où il est plus clair que jamais que l’État de droit est un mythe ;

Si c’est décider de se réapproprier sa propre parole publique dans un monde de "post-vérité" où une poignée d’oligarques assoiffés de pouvoirs détiennent la majorité des médias ;

Si c’est prendre très au sérieux la guerre totale au vivant que les élites actuelles ont définitivement déclarée, et s’organiser en conséquence pour enrayer ce fait,

Alors oui, définitivement, nous sommes toutes et tous des malfaiteurs !

Et partout où nous sommes il nous faut le dire, le crier, le chanter, le danser ensemble, sur tous les tons, dans tous les pas, par tous les temps. À commencer par le 10 novembre, lors des premiers "Bals des malfaiteurs" qui sont appelés à être organisés partout en France et ailleurs, sur le parvis des tribunaux et au coeur des places ! Et dans d’autres rendez-vous qui suivront !

Nous ne serons pas les prochain-e-s !

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