Une forêt menacée par une multinationale d’engins agricoles. Alsace Nature n’est pas contente.

Saverne (67) |

Ce texte est librement inspiré d’un article sorti le 28 janvier dans Rue89 Strasbourg. Il cherche à donner des clés de compréhension plus radicales par rapport à un projet destructeur ainsi qu’à mettre l’association Alsace Nature face à ses propres incohérences. Bien sûr, nos pire ennemis sont plutôt les industriels que les associations écolos. Néanmoins, ces assos portent une grande responsabilité car beaucoup de monde compte sur elles pour « faire le taf » ce qui a pour effet de déresponsabiliser ces personnes (en faisant son petit don déduit des impôts pour avoir la conscience tranquille par exemple). Alors, si en plus, ces assos ne font même pas le travail qu’elles sont censées faire, c’est encore pire ! C’est bien le cas comme nous le verrons avec les négociations, les mesures compensatoires qu’elles promeuvent… On connaît leur réponse : on a des salaires à payer, on dépend des subventions de l’État donc on peut pas trop déranger, vous comprenez ? Nan, faites autres chose alors ! Bref, rentrons dans le vif du sujet…

La multinationale Kuhn est présente aux Pays-Bas, aux USA et au Brésil mais c’est à Saverne que se trouve son siège social avec 22ha de bâtiments industriels, logistiques et administratifs. Cette entreprise a décidé d’agrandir son site de production sur 34ha de forêt classée. Une forêt classée, dans le jargon administratif, ça ne veut pas dire grand-chose et quand on a le bras long, cette forêt, on peut la raser sans problème pour les intérêts industriels !

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Des mesures compensatoires bafouées

En 2016, cette entreprise voulait déjà agrandir son autre site industriel sur une forêt publique domaniale. En échange de la destruction de cette forêt, elle a réussi à faire classer sous protection une autre forêt. C’est ce qu’on appelle les fameuses « mesures compensatoires » : « je rase ici, je compense là-bas, et si je veux aussi raser là-bas, ben on s’arrangera hein ! » C’est cette forêt qu’elle a elle-même classée qu’elle convoite aujourd’hui ! Ca tombe bien, l’entreprise a beaucoup de soutiens parmi les élus locaux, et rapidement, le conseil d’Etat a déclassé la forêt nouvellement classée !

Oui, les mesures compensatoires, c’est toujours de la merde ! Enfin dans 80 % des cas (voir en bas l’article de Reporterre) ! Pas la peine de se voiler la face… Stéphane Giraud d’Alsace Nature s’offusque : « On pensait qu’il ne serait alors plus possible de toucher à cet écosystème, c’est un statut très protecteur en théorie, » (ouin ouin). Dans le monde des affaires, y’a vraiment la théorie ET la pratique !

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Document Kuhn

« À quoi sert le classement d’une forêt ? »

Du coup, pour compenser l’annulation de la compensation, une autre compensation a été trouvée ! Si, si, c’est la vérité ! Du coup, ils ont trouvé une autre forêt à classer en forêt protégée car pour l’instant, elle ne « sert à rien » pour les industriels. Bruno Ulrich d’Alsace Nature se demande « à quoi servent les classements, si lorsqu’un industriel veut investir la zone, il parvient tout simplement à déclasser ? ». Peut-être tout simplement à rien ? Ou pire, à justifier des projets destructeurs ? Ils seraient si horribles que ça ? En effet, si le processus de mesures compensatoires n’existaient pas, au moins les choses seraient claires et les associations écolos comme Alsace Nature ne perdraient pas un temps fou à comprendre et se positionner contre ça. C’est peut-être aussi dans l’intérêt des industriels de faire perdre leur temps aux assos ?

En réponse à la modification des documents d’urbanisme en faveur de l’entreprise Kuhn, Alsace Nature a communiqué ça : « Il semble d’ores et déjà acté que ce projet d’extension se fera là. Une forêt ne saurait être sortie de sa protection, et rasée, au gré des aspirations d’une entreprise sans que la séquence “éviter-réduire-compenser” ne soit étudiée et analysée de près dans chacun de ses principes. »

Un positionnement très utile, n’est-ce pas ?

Ingénieux, Michaël Kugler propose : « Pour ses expérimentations, Kuhn possède 100 hectares de terrains agricoles à Hirschland, à quelques kilomètres de Saverne. L’entreprise pourrait certainement construire des infrastructures là-bas. Juste à côté du site de la Faisanderie, il y a une zone industrielle avec plusieurs petites entreprises. Pourquoi ne pas les déplacer dans les zones d’activités alentours et poursuivre le développement de Kuhn sur ce site ? C’est compliqué, mais la politique est faite pour ça, pour trouver des solutions. Il est urgent, au regard des enjeux environnementaux, de ne pas considérer les écosystèmes naturels comme des espaces que l’on peut détruire sans envisager toutes les solutions. »

Non, la politique n’est pas faite pour trouver des solutions dans le sens du bien commun mais bien pour trouver des solutions qui vont dans le sens des industriels. On a assez de « cas d’école » (un terme qu’Alsace Nature emploie si souvent) qui le prouvent maintenant, non ? Et puis, trouver des solutions pour que l’industrie puisse toujours plus exploiter la planète et les humains, bof… En plus « l’écologie sans luttes des classes, c’est du jardinage » (Chico Mendes).

Ok pour couper la forêt petit à petit mais surtout pas d’un coup !

Stéphane Giraud d’Alsace Nature remarque : « Les différentes constructions se feront sur 30 ans. Cela signifie que certaines zones du site seront déforestées mais pas utilisées pendant plusieurs années. Il faudrait passer par un phasage. S’il est vraiment nécessaire de couper quelques arbres, faisons le, et on rediscute dans 10 ans pour la suite. Si ça se trouve, à ce moment, les plans auront changé. Le site actuel de la Faisanderie n’est même pas encore plein. Nous demandons que les terrains soient optimisés au maximum, que l’impact soit le plus faible possible, comme l’exige la loi d’ailleurs. »

Heureusement qu’Alsace Nature est là pour s’assurer que les arbres ne seront pas coupés d’un coup mais petit à petit ! Les chats sauvages, chevreuils, amphibiens, lézards, et autres chauves-souris sont reconnaissant.e.s.

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« En gros, parce que ça arrange une entreprise, il faut couper la forêt. L’urgence climatique et écologique n’est pas encore intégrée », soupire Stéphane Giraud (snif). Et ce n’est pas en demandant au système d’économie capitaliste d’intégrer l’urgence climatique et écologique que ça va changer quoi que ce soit mais bien en démantelant le système lui-même ! Sinon, en général, la stratégie des entreprises pour laver leur image en termes d’écologie, c’est le greenwashing. Et les mesures compensatoires en fait, c’est ni plus ni moins que du greenwashing !

Selon Stéphane Giraud, la zone que l’entreprise veut raser porte un grand intérêt biologique car elle fait la « liaison » entre deux massifs. Attention, il est très dangereux de raisonner avec les termes de cette science militaire qu’est l’aménagement du territoire. Si cette forêt ne faisait pas cette fameuse liaison, ce serait donc moins grave de la raser ? Ce qu’on appelle « nature » dans la société occidentale ne serait qu’un réservoir ou un terrain de loisirs qu’on veut un peu préserver parce que quand même ça nous fait du bien de nous balader en forêt et de voir d’autres animaux… En tant qu’écologistes, nous sommes censé.e.s nous inquiéter de toute destruction de nature, quel que soit l’intérêt supposé de la zone concernée. En fait, c’est ce genre de raisonnements qui aboutit à des réglementations foireuses du style « éviter – réduire - compenser ». C’est la conséquence de la vision calculatrice et économique de la nature par les physiocrates depuis le XVIIème siècle (lire Jean-Baptiste Vidalou). Dans cette logique, si une entreprise veut artificialiser un espace, elle doit d’abord éviter de détruire. Si c’est pas possible (et c’est rarement possible), elle doit réduire son impact. Si c’est pas possible (et c’est rarement possible), elle doit « compenser » son impact. Ca, c’est toujours du greenwashing ! D’ailleurs, l’entreprise Kuhn ne prévoit-elle pas de laisser un ruban d’arbres pour permettre la continuité ? Alsace Nature estime que c’est pas suffisant ? Mais la multinationale s’en fout.

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Le foutage de gueule des mesures compensatoires

Puisqu’il n’y a plus assez de forêt à classer pour compenser l’agrandissement de son industrie, Kuhn pense à planter des arbres (parce que planter des arbres c’est bien !). Mais pour planter des arbres, il faut des terres et comme il n’y a pas de terres à acheter à proximité, l’entreprise propose de verser de l’argent (combien ?) au Fonds Stratégique de la Forêt et du Bois. Le but de cet obscur fonds dont personne n’a jamais entendu parler n’est autre que l’exploitation des forêts pour la filière bois dans le but de construire des immeubles de 10 étages en bois bien français et non de recréer des écosystèmes naturels en France ( voir le site de la Fédération nationale des communes forestières) !!

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Pour Stéphane Giraud, ces deux options sont peu convaincantes : « Les mesures de compensation font rarement l’objet d’un suivi et il peut arriver qu’elles n’aboutissent à rien. En plus, pour qu’un écosystème soit semblable à la forêt qui va être coupée, il faut attendre 100 ans. Comment peut-on être sûr que cette mesure sera effective dans si longtemps ? De toute façon, il n’aura pas la fonctionnalité écologique de celui-ci, car c’est son emplacement qui est important. Des projets d’ampleur seraient envisageables. Par exemple, Kuhn pourrait utiliser sa relation avec les agriculteurs locaux pour développer massivement l’agroforesterie dans la zone. »

Encore une fois, les éléments de langage de l’ingénierie sont repris par des écolos : « écosystème, fonctionnalité écologique ». Sans parler de la proposition de « projet d’ampleur ». En plus, on a aucune confiance en une multinationale qui fabriquent des engins agricoles pour mettre en place de l’agroforesterie, nan, nan ! Et puis si c’est pour avoir des champs de monoculture immenses avec quelques haies et des grosses subventions sous couvert de l’argument de l’agroforesterie, ben c’est hors de question. Parce que c’est évidemment à ça qu’aboutirait un partenariat entre Kuhn et les agriculteurices !

L’argument de l’emploi et du local

Comme d’habitude, dans tous les projets qui participent à la destruction de notre avenir, il y a le sacro-saint argument de l’emploi ! Ici une phrase du maire de Saverne : « Si on met en balance les enjeux économiques et écologiques, ce projet doit aboutir. » = langue de bois. En gros, « on détruit la nature pour notre profit. Notre profit passe par la mise au pas de la population à travers l’emploi via la valeur travail. » Nous, le travail on est contre et on a des raisons de l’être (voir la brochure « Conquérir notre autonomie »). On fait la différence entre le travail dans la sphère capitaliste, productiviste et hiérarchique pour survivre et l’activité libre et consentie nécessaire à la vie ! Donc l’emploi n’est pas un argument valable pour nous, surtout pas le genre d’emplois proposés par une multinationale comme Kuhn. Aussi, on remarque que dans tous les projets industriels, l’emploi est souvent l’argument ultime pour justifier le saccage de la nature…

Le PDG de Kuhn menace aussi que si ça se fait pas ici, ben ça se fera ailleurs et pas en France. Ouh la menace de délocalisation !

Ce à quoi Michael Kugler répond tout en nuances : « Nous ne sommes pas contre la production locale et la création d’emplois, au contraire. Si le projet se faisait aussi en déforestant, mais autre part, on n’aurait rien gagné. Dans un contexte où on souhaite relocaliser la production, on veut intervenir pour que cela soit exemplaire d’un point de vue environnemental. Si à chaque fois qu’un industriel veut créer un site, il peut faire ce qu’il veut sous prétexte qu’il crée de l’emploi, c’est problématique. En Alsace, il y a déjà énormément de territoires artificialisés. Optimisons-les au lieu de grignoter sur les écosystèmes qui subsistent. »

En gros, le productivisme et l’emploi sauce écolo. Parfaitement incompatible.

Ici et ailleurs, toujours plus de collaboration !

Ce genre de pratiques dans le milieu écolo associatif n’est pas exceptionnel. Au Carnet (dans l’estuaire de la Loire), il y a un projet de parc « éco-technologique » (c’est pas parce que y’a « éco » que c’est « éco » hein !) visant à artificialiser 110ha sur 395ha de zone humide et naturelle à destination d’entreprises oeuvrant pour la « transition écologique ». Qui a mordu à l’hameçon ? France Nature Environnement – Pays de la Loire ! (Alsace Nature fait partie de FNE soit dit en passant). Résultat, FNE – Pays de la Loire accompagne le dossier avec seulement des réserves et demande à ce qu’un « comité de suivi soit créé et puisse être concerté pour chaque implantation d’industriels sur le site ainsi que pour suivre la gestion des 285 hectares de milieu naturel ». De la grosse collaboration… Pour aller plus loin sur ce sujet, on vous conseille la brochure « Greenpeace ou la dépossession des luttes écologistes ».

Pour conclure, les travaux d’agrandissement du site industriel de Saverne sont prévus pour fin 2022, la concertation publique n’étant même pas encore terminée. Concertation publique visant à échanger avec les habitant.e.s sur comment mettre en place le projet mais bien sûr pas sur le fond, l’existence même du projet ! S’ensuivra une enquête publique avec « propositions de solutions alternatives » d’Alsace Nature par courrier ! Y’a pas des recours en justice à opposer, nan ? Bref, à moins d’une organisation rapide et radicale d’opposant.e.s sur place (les premier.e.s humain.e.s concerné.e.s), ce projet risque fort de voir le jour… avec l’accompagnement d’une association écolo censée être garante de la protection de la nature, waouh !

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Sources :


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