Fake news, vraie tromperie



C’est bien connu, on ne prête qu’au Président des riches. Lors de la campagne électorale, Emmanuel Macron suscita rumeurs et phantasmes – mais, Résister ! ne s’abaissera pas à les remettre au goût du jour. Quoi qu’il en soit, était-ce par rancune ou par vengeance, quelques mois plus tard, lors des vœux à la presse, le président de la République a indiqué qu’il allait s’attaquer aux fake news (fausses nouvelles, dans la langue officielle).

Or, le recours a la loi est déjà tout à fait possible. L’article 27 de la loi du 29 juillet 1881, modifié par l’ordonnance n° 2000-916 du 19 septembre 2000, stipule que « la publication, la diffusion ou la reproduction, par quelque moyen que ce soit, de nouvelles fausses, de pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers lorsque, faite de mauvaise foi, elle aura troublé la paix publique, ou aura été susceptible de la troubler, sera punie d’une amende de 45000 euros ». Que dire de plus ?

La stricte application de cette loi poserait cependant un problème. En effet, elle conduirait à un nombre important de poursuites, particulièrement dans les grands médias établis, et poserait la question centrale de la responsabilité : d’où viennent ces fausses nouvelles ? Qui les a inventées, propagées, promues ? Comment instruire et démontrer les complicités en jeu ? Ce, d’autant que le milieu politique lui-même est à l’origine d’un grand nombre de fausses nouvelles qui viennent compléter, à l’évidence, les fausses promesses de campagne. Aussi, n’hésitera-t-on pas à dire que le nuage radioactif de Tchernobyl s’est arrêté à la frontière, permettant d’écarter tout risque sanitaire. Tel ministre de l’Agriculture n’aura que l’agroécologie à la bouche, alors qu’il continue de défendre les intérêts de l’agro-industrie. Les éditorialistes patentés vanteront le coming out social-démocrate de François Hollande, tout en sachant très bien que celui-ci est épris de libéralisme économique et permet aux entreprises de se goinfrer de ses libéralités. Les macronistes justifieront la politique qui consiste à prendre aux pauvres pour gaver les riches par l’application de la « théorie du ruissellement » – plus les riches sont riches, moins les pauvres sont pauvres… –, ce qu’aucune recherche sérieuse ne peut établir. Macron se présentera comme le héraut de la lutte internationale contre le réchauffement climatique tout en vantant par ailleurs, la sacro-sainte croissance économique… Le mensonge est consubstantiel à la politique. Normal, dans le pays qui a inventé Jeanne d’Arc de toutes pièces et qui l’enseigne aux enfants des écoles. Au passage, rappelons, pour ceux/celles à qui cela aurait échappé, que le Père Noël est un fake.

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Si les élu-e-s politiques voulaient vraiment chasser les fausses nouvelles du paysage, histoire de cacher leurs turpitudes, leur tâche serait d’autant plus lourde qu’il leur est promptement conseillé de commencer par eux/elles-mêmes.

Avant de lutter contre les fake news, il conviendrait de déposer dans l’espace public les faits qui concernent les citoyen-ne-s : éventés, les secrets de la politique ; publiés, ces rapports que l’on cache dans le tiroir du bas parce qu’il ne plaît pas en haut lieu ; abandonnées, ces négociations menées secrètement à Bruxelles, dans notre dos, pour notre bien – ben voyons ! ; à pleins poumons, les messes basses ; dans la lumière crue, les ententes un peu trop cordiales, les coteries du CAC 40, l’ingrédient mystère, les recettes magiques, les tours de passe-passe, les barbouzes cachés derrière les rideaux, l’argent volatil, les passe-droits, les favorisés, les coquins et les copains, les archives non déclassées… Tout ce qui est politique, tout ce qui concerne la vie publique, l’économie, les institutions, les enjeux, les décisions… doit être public, disponible, reproductible, débattu, sourcé, délibéré. Vive la vérité toute nue !

Dans une société sans secrets pour les citoyen-ne-s qui la composent, le plus vieux média du monde – la rumeur – n’a plus de prise.

La lutte contre les fausses nouvelles ne peut relever de la puissance publique, elle-même trop intéressée par le sujet, à la fois juge et partie. Il est aisé de constater que les affaires aboutissent rarement à des condamnations qui seraient pourtant légitimes, dès lors que les faits délictuels ou criminels ont été démontrés par les limiers de la presse. Dans le même ordre d’idée, il est illusoire de penser qu’un juge – fût-il des référés – puisse prendre en charge de tels sujets. La justice est pauvre. Elle est en dehors du coup. Elle ne dispose pas de moyens d’appréciation de l’information suffisants – en tout cas, pas plus que Monsieur ou Madame Toulemonde, quand ils sont en audience publique au café du commerce. Empêtrés dans leurs dossiers et dans des procédures alambiquées, les juges sont impuissants à régler le sort des justiciables. Quant à la perspective de comparutions immédiates, on n’ose imaginer ce qu’il en serait si les délits de propagation de fausses nouvelles étaient jugés de manière expéditive par cette justice à hauteur de caniveau…

Plutôt que la loi, il conviendrait de développer l’esprit critique, la conscience politique et la responsabilité des citoyen-ne-s, dès l’école et tout au long de l’existence. Faits, circonstances, déclarations, stratégies, projets : il existe une pluralité de moyens pour les établir, les documenter, point par point, selon une approche toute cartésienne ; pour les sourcer, les discuter, en hiérarchiser les éléments, en rechercher les causes, en permettre une compréhension et une analyse, en déceler les conséquences prévisibles ; pour les diffuser au plus grand nombre, de façon adaptée, transparente, sûre ; pour donner accès aux pièces du dossier et autoriser la contradiction, la contre-enquête, la critique, le débat, etc. Entre les méthodes pédagogiques, celles de la recherche et celles du journalisme, de multiples moyens existent pour tendre vers l’objectivation des informations.

Sur ce sujet, les grands médias ont failli. Leur modèle économique est devenu précaire parce qu’ils se sont compromis et parce que les journalistes qui y travaillent se sont écartés des idéaux qui fondent leur profession. Ils perdent progressivement leur audience, y compris la télévision, en raison du phénomène de délinéarisation des contenus – le public ne suit plus le continuum des émissions, du matin au soir, mais choisit les replays pour ne voir que les émissions qui l’intéressent. Fort heureusement, l’arrivée de nouveaux médias et le lancement de supports originaux apportent une dynamique inattendue à l’information du public.

Nous avons besoin d’une presse libre, pluraliste, indépendante des puissances d’argent, et de journalistes honnêtes et intellectuellement rigoureux/euses, formé-e-s aux différentes techniques de ce métier. Rien de plus. Nous défendons aussi l’idée que l’information n’est pas l’apanage de quelques-un-e-s au prétexte qu’ils/elles disposent d’une carte de presse. Les moyens numériques de communication, y compris les réseaux sociaux, permettent, de fait, à tout un chacun-e de prendre part à l’information de tou-te-s, pour le bien de tou-te-s. Quand l’article 1er de la loi de 1881 énonce que « l’imprimerie et la librairie sont libres », cela ne concernait finalement, à l’époque et jusqu’à il y a peu, que les professionnels de la profession, à l’exclusion de tous les autres. Cette période est désormais révolue.

Mais, le formidable espace de liberté désormais permis gêne les pouvoirs institués. Chaque citoyen-ne peut enquêter sur le monde qui l’environne, remettre en cause l’ordre des choses, critiquer foncièrement les évidences dites béatement par les médiacrates, s’en prendre au personnel politique, censé être à son service, exiger sinon la vérité du moins des explications et revendiquer un rôle. Il n’y a jamais eu autant d’acteurs/actrices intervenant dans le champ médiatique, s’étant autodésignés pour le faire, armés de beaucoup de bonne volonté, de temps et de patience, pour approcher le monde à leur aune ou pour défendre les idées et projets de leur choix. Tout n’est pas bon, vrai, juste et beau sur les réseaux sociaux. Certes. Mais cette critique vaut pour la grande presse, ainsi que pour le monde politique et la justice.

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Macron a une vision désinhibée de l’économie libérale : rien ne doit plus s’opposer à l’initiative, à la performance, à la compétition et à l’enrichissement, même au prix de l’emprise des riches sur les pauvres. En revanche, le peigne-cul a les idées moins larges concernant l’information, surtout quand elle ne lui convient pas. En imposant une baisse drastique de budget à l’audiovisuel public, il exerce sur celui-ci un chantage au macronisme – il n’y a qu’à voir comment France Inter est devenue Radio Macron. Les propriétaires des grands médias écrits, parlés et télévisés sont dans à la main de groupes militaro-industriels dépendants de la commande publique et des aides à la presse, vivant dans l’obédience du pouvoir central, nonobstant les liens amicaux que les cadeaux fiscaux et sociaux entretiennent. L’information est donc bien gardée, grâce à la docilité des chien-ne-s de garde du libéralisme. Alors, pour Macron, il ne reste plus qu’à contrôler l’information diffusée çà et là à travers les réseaux sociaux… et le tour sera joué.

Ces espaces semi-privés sont fortement symptomatiques des nouvelles socialités et, en même temps, ils servent à charrier toutes sortes de nouvelles, parfois vraies, parfois fausses, plus ou moins intéressantes, plus ou moins ragoûtantes, tels des égouts à ciel ouvert. S’il n’y avait pas un algorithme tout-puissant pour déterminer les messages que chacun-e reçoit sur son fil d’information, le plus souvent en corrélation avec ce qu’il/elle a consulté, commenté, partagé, aimé, acheté, etc., on pourrait vanter les incroyables possibilités quasiment offertes par les réseaux sociaux – la contrepartie étant les messages publicitaires prétendument ciblés. Évidemment, ces réseaux servent de défouloir. Les cours d’école, les cénacles, les meetings politiques, les repas de famille sont autant de lieux où l’on discute ou débat, où l’on refait le monde en mots, jusqu’à s’étriper si nécessaire, quand les arguments sont trop courts. Pourquoi en irait-il autrement sur les réseaux sociaux ? La mauvaise foi en est la religion. Les débats virent vite au pugilat, les noms d’oiseaux volent bas, les invectives vous clouent au sol, sans autre forme de procès.

Et alors ? Chacun-e y prend position, tel qu’il est, avec ses connaissances – pas toujours actualisées –, son expérience et sa sensibilité, ses lacunes, dont il n’a pas forcément conscience, sa bienveillance, parfois feinte, et ses révoltes en robe de chambre, ses indignations qui ne changeront rien au train où vont les choses ou ses traits poétiques qui embelliront peut-être, une seconde, la vie de ses congénères. L’humeur peut-être changeante, comme la couleur du ciel. L’humour y élit domicile. C’est ainsi que les réseaux sociaux permettent toutes sortes d’excès, à condition toutefois d’éviter la publication d’images que la morale bourgeoise réprouve. Comme dans la vraie vie, quoi.

En pointant du doigt les fake news qui font la buse sur les réseaux sociopathes, Macron entend donner en creux un brevet d’objectivité aux médias classiques.

Mais, est-il nécessaire de réglementer un espace qui relève de la stricte liberté d’expression, sous le contrôle approximatif et intéressé du Grand Algorithme ? Faut-il aller y professer le vrai et y dénoncer le faux ? Quel est cet évangile dont la loi et le juge devraient se faire les apôtres ? Jusqu’où peut-on exiger de quelqu’un-e qu’il pense autre chose que ce qu’il pense et publie sur les réseaux sociaux ? À quel procès chinois, à quel lavement de cerveau, à quelle autocritique devront se livrer ceux/celles qui ont fauté ?

Dans le domaine de l’information, la question du vrai est centrale. En tant que citoyen-ne-s, si tant est que notre opinion soit prise en compte, nous avons besoin d’établir nos points de vue, nos positions, nos engagements, nos choix sur des faits tangibles, sourcés et vérifiés. Tant nous aspirons à connaître le monde, dans ses moindres recoins, environnementaux, culturels et sociétaux, économiques et sociaux, scientifiques et politiques, nous exigeons des précisions sur les faits et gestes de ceux/celles qui prétendent à sa direction – pour le profit de qui ? –, nous rêvons d’une grande communauté où tou-te-s se parleraient et délibéreraient sur toutes les questions qui les concernent, de façon autonome, transparente et démocratique, pour le bien commun, bref, nous ressentons la nécessité impérieuse de pouvoir nous informer. Il revient donc aux citoyen-ne-s d’effectuer le travail indispensable pour trier le bon grain de l’ivraie, dans quelque média que ce soit, et certainement pas d’attendre les pouvoirs, intéressés, complices et connivents, qu’ils nous disent ce qu’il faut minimiser, ignorer, rejeter ou contredire, etc., et, au contraire, ce qu’il faut lire, voir, écouter, comprendre et penser.

Macron veut anéantir tout ce qui fait obstacle aux affaires. Pour lui, il convient désormais de promouvoir une forme de puritanisme de l’information, qui dirait, avec les grands médias de la pensée unique, que rien dans la société ne s’oppose plus au parachèvement de cette grande œuvre : l’accaparement du monde et l’aliénation des petites gens par une poignée de bourgeois cupides.

Piéro

Article paru dans RésisteR ! #53, le 20 janvier 2018.



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