Des transports à la rue

Nancy |

Il y a quelque temps, la métropole du Grand Nancy a diffusé un guide pratique destiné à l’ensemble des usagers de l’espace urbain, appelé hardiment Le Code de la Rue.

Les intentions y étaient des plus nobles : « Pour réussir à se déplacer en harmonie dans la ville entre piétons, cyclistes et automobilistes ou conducteurs d’engins motorisés, il faut savoir partager la rue. À travers ce guide, le Grand Nancy vous invite à découvrir les bons réflexes à adopter pour circuler en toute sécurité dans une ville apaisée et agréable à vivre. »

C’est ainsi que j’apprends, si je suis automobiliste, qu’il faut que « je respecte les usagers les plus vulnérables notamment en ralentissant et en étant vigilant à l’approche d’un passage piéton, à proximité des écoles et aux abords des arrêts de bus et tram ». Oups, cela a failli m’échapper !

Si je suis piétonne, « à l’approche des voies du tram, je suis vigilante et attentive, surtout si j’utilise mon téléphone ou que j’écoute de la musique avec un casque. Avant de traverser, je regarde les conducteurs dans les yeux, pour être sûre qu’ils m’ont vue ». D’accord, à pleins tubes.

Si je suis cycliste, « je respecte le Code de la route et le sens de circulation indiqué sur les aménagements cyclables. Dès la tombée du jour, je me rends visible grâce aux feux avant et arrière ». Je bois… Euh, je vois.

Si je suis en véhicule gyroscopique (eh oui, je suis moderne !), « je reste sur le trottoir et je fais attention aux piétons (un regard, un merci, un sourire, toujours dans le respect d’autrui) en roulant à l’allure du pas ». Et les fleurs que j’offre, c’est avec ou sans élan ?

Avec ces conseils, qui sont autant de truismes, le document est un monument de politiquement correct, une panoplie morale pour petits cochons, un vrai bréviaire pour qui estimerait que toutes les voies de circulation sont impénétrables. Aussi, la brochure respecte-t-elle tous les poncifs de la communication institutionnelle : un ton lisse, des couleurs pastel, des dessins illustratifs nunuches. Le tout, à contresens d’Halloween et de ses cucurbitacées automnales, alors qu’à vélo, il y a réellement de quoi se faire des frayeurs, à longueur de bitume.

Au passage, Le Code de la Rue fait la promotion de certains services payants (parkings relais, Citiz, VélOstan’lib) et distille quelques statistiques. Ainsi, « dans le Grand Nancy, 57% des déplacements totaux sont effectués en voiture ou en deux-roues motorisés ». Certes, c’est ça si l’on prend en compte tous les modes de déplacement (marche, vélo, etc.) ; mais, si on sélectionne uniquement les moyens motorisés, ce taux bondit à près de 85%, ce qu’oublie de préciser Le Code de la Rue – les 15% restants correspondant aux transports en commun.

La métropole du Grand Nancy, éditrice du fascicule, n’oublie pas de remercier très consensuellement Entente pour la Défense de l’Environnement (EDEN), Les Droits du Piéton, l’Automobile Club Lorrain, Transdev, mais aussi l’ASPTT Nancy Cyclotourisme, Lorraine VéloRoutes Voies Vertes et Mobilités Actives, Du Sport plein la vue, Flore 54, Dynamo, l’Association des Paralysés de France et l’association sportive VTT Fun Club. Ce faisant, elle pourrait laisser croire que toutes ces organisations participantes, à un titre ou à un autre, sont satisfaites des politiques publiques menées ici en matière de mobilité.

Or, c’est là que le bât blesse. En mettant au même niveau l’ensemble des usagers de l’espace public – par exemple, le chauffeur arrogant au volant de son 4X4 avec pare-buffle et l’enfant en équilibre précaire sur sa trottinette –, en euphémisant les relations qu’ils sont censés entretenir, dans une parfaite cordialité et une bienveillance toute spontanée, « dans une ville apaisée et agréable à vivre », un habile présupposé, le Grand Nancy laisse entendre que, toutes choses étant égales par ailleurs, le seul problème qui subsiste dans ce territoire en ce qui concerne la mobilité se concentre bien évidemment sur le comportement des gens.

La collectivité publique oublie un peu vite l’état calamiteux de la question des déplacements, dont elle a la compétence : indigence des transports publics dans une agglomération de ce niveau – pensez donc, une métropole ! –, incohérence et dangerosité du « réseau » cycliste, toute puissance de l’automobile, y compris dans les nouveaux quartiers (Rives de Meurthe, plateau de Haye), bouchons à la queue leu leu et jusqu’à la thrombose (Nancy Grand Cœur), pollution à pleins gaz et son cortège de maladies pulmonaires, etc.

On peut être certain qu’André Rossinot aura donné à son chauffeur personnel un exemplaire dédicacé par l’auteur de son Code de la Rue. Celui-ci constitue une approche très instructive de son engagement pour la mobilité dans le Grand Nancy. Sans transports excessifs. En effet, il s’est juste agi, pour le conducator, de faire évoluer les comportements, « pour rendre la circulation plus agréable, tout en respectant des principes simples de savoir-vivre dans l’espace public », sans rien changer toutefois aux politiques publiques qui les conditionnent.

Piéro

Article paru dans RésisteR ! #52 le 11 novembre 2017