De la précarité dans l’Éducation nationale ? Vraiment ?



Ces derniers mois, dans l’Éducation nationale, des collectifs de personnels se sont organisés, pour exprimer leur ras-le-bol, mettre au jour leurs conditions de travail et porter leurs revendications au sein de luttes locales et globales : grève des Assistant·e·s d’éducation (AED) et des vies scolaires le 1er décembre, fin janvier et en mai dernier ; grève des Accompagnant·e·s d’élèves en situation de handicap (AESH) le 8 avril et le 3 juin. Ces mobilisations ont été soutenues et relayées par SUD éducation et les syndicats de lutte.

Le point commun de ces collègues (auxquel·le·s on peut rajouter les enseignant·e·s et admins contractuel·le·s) ? Faire partie de ce qu’on nomme souvent les « Précaires de l’Éducation nationale ». Dans les collectifs, en interne à SUD éducation ou lors de stages syndicaux d’AESH et d’AED, ce terme est régulièrement débattu, discuté, contesté, approuvé… Il mérite donc bien qu’on s’y arrête quelques instants pour faire le point sur ce qu’on entend par là.

Le premier élément auquel on pense quand on parle de précarité, c’est le salaire, trop faible pour vivre décemment. Et le constat est sans équivoque : 760 € en moyenne par mois (pour 24h hebdo) pour un·e AESH, 15 à 30 € par jour pour un·e AED.
Mais la précarité de ces personnels ne tient pas qu’à ça : pour nous et pour les collègues en lutte c’est un mépris quotidien à tous les niveaux.

Être précaire dans l’Éducation nationale, c’est voir ses compétences professionnelles niées ou dévalorisées. Elles ne sont presque jamais prises en compte dans les attributions d’élèves, de poste. Les entretiens professionnels ne sont que rarement menés dans le cadre et les délais légaux, et quand ils le sont, les collègues sont infantilisé·e·s, menacé·e·s, rappelé·e·s à leur statut précaire.
Être précaire dans l’Éducation nationale, c’est se voir viré·e·s en fin d’année ou déplacé·e·s entre écoles/établissements simplement parce que l’on a questionné un ordre ou réclamé la justification légale d’une demande administrative.
Être précaire dans l’Éducation nationale, c’est n’avoir aucune perspective sur le moyen ou le long terme. Pour un.e AED ? 6 ans et au revoir. Pour un.e AESH ? 6 ans de CDD incertain puis un CDI dépourvu d’évolution, de choix d’affectation. Les contractuel·le·s enchaînent les postes et apprennent qu’ils/elles s’arrêtent quelques jours avant les vacances d’été, histoire de ne pas avoir à les payer sur ces congés.
Être précaire dans l’Éducation nationale, c’est ne faire partie des équipes que sur le papier ou dans les discours du Recteur/du Ministre, et dans les faits être régulièrement « oublié·e·s » dans les invitations aux réunions, les distributions de masques, de tests ou autre.
Être précaire dans l’Éducation nationale, c’est n’avoir aucune formation, alors que l’on travaille au quotidien avec des publics sensibles. C’est être balancé·e à 18 ans face à des élèves parfois difficiles à gérer et se faire reprocher ensuite son manque de posture professionnelle. C’est imaginer que tou·te·s les AESH ont en eux et elles, sans formation initiale ou continue spécifique, des clés et des outils pour s’adapter à tout type de handicap. C’est recruter un·e enseignant·e contractuel·le n’ayant jamais mis un pied dans l’éducation et l’envoyer du jour au lendemain dans une classe de primaire de 30 élèves, en assumant que si ça se passe mal, « au moins ce n’est pas un·e titulaire qui craquera ».

Tout cela relève d’une politique intentionnelle de mépris, mise en place et maintenue par les ministères successifs. Il s’agit tout autant de garder un contrôle fort sur ces collègues en les isolant que de museler leurs velléités de revendications. Cette précarité n’est pas un dommage collatéral d’un manque de moyen ministériel, c’est une conception managériale systémique savamment réfléchie, avec l’objectif de plus en plus clair de l’étendre progressivement à toutes les catégories de personnels.

Sauf que les luttes en cours chez les AED et les AESH montrent qu’ils et elles n’en peuvent plus, qu’une évolution de leur statut et de leurs missions est indispensable, que la situation n’est pas tenable au quotidien. Les démissions sont d’ailleurs fréquentes, et sont en augmentation ces derniers mois.
Pour les AED, c’est la mise en place des protocoles sanitaires qui a mis le feu aux poudres, avec des chef·fe·s d’établissement usant et abusant de leur pouvoir factice pour en faire porter la responsabilité sur les équipes de vies scolaires, sans considération pour la mise en danger ou les missions légales des personnels.
Du côté des AESH, c’est la généralisation des Pials (Pôles inclusifs d’accompagnement localisé. L’idée est simple : mutualiser les « moyens humains » entre plusieurs établissements/écoles pour transformer les AESH en pions déplaçables selon les besoins, sans prise en compte forcément de leurs conditions de travail ni des conditions d’accompagnement des élèves…) et sa logique gestionnaire implacable qui fait réagir de plus en plus de collègues.

Ces luttes ont été importantes et mobilisatrices mais aucune réaction ne s’est fait entendre. Il est essentiel que nous nous mobilisions toutes et tous, précaires comme titulaires, pour les relayer, les amplifier et faire cesser ces conditions de travail inhumaines dans l’Éducation nationale (et ailleurs…).
Toutes et tous en lutte aux côtés des AED, des AESH et de l’ensemble des collègues en situation de précarité !

Article paru dans SUD éducation Lorraine Info n°44, juillet 2021


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