Ceci est mon corps !

Nancy |

Pour garantir leur puissance et leur autorité, à défaut de convaincre les esprits, qui agissent par le mensonge et l’hypocrisie, les pouvoirs ont besoin de chosifier les individus. Les religions marquent les corps par la règle et la mutilation.

L’armée a longtemps su trouver chez les conscrits de la chair pour les canons de l’ennemi. La médecine et ses praticiens n’hésitent jamais très longtemps lorsqu’il s’agit de tester des hypothèses thérapeutiques sur leurs clients (pudiquement appelés patients) plutôt que de se les appliquer à eux-mêmes. Par conséquent, chacun-e se voit privé de ce qui lui appartient singulièrement.

Magasins, stades, théâtres, gares ou aéroports, etc., avec l’état d’urgence, il est difficile de pénétrer dans un lieu public sans avoir à présenter le contenu de ses effets personnels ou à lever sa gâpette, voire à devoir subir une palpation d’office. Les puissances trouvent dans ce provisoire qui dure une aubaine pour faire la preuve de leur domination. Pour les propriétaires de l’État, il est plus facile de faire peur aux pékins moyens, d’obtenir sans effort qu’ils obéissent à leurs injonctions, que de régler les problèmes du vaste monde…

Lors de ses séances de contrôle, l’on ne s’appartient plus. Il faut accepter son sort, serrer les dents et les fesses. Toute rébellion est malvenue, voire attire la suspicion sur l’indocile. Les gens honnêtes – c’est bien connu ! – n’ont rien à se reprocher. Ils n’ont pas de raison de refuser qu’on fouille leurs affaires, qu’on les tripote, qu’on lise leurs mails, qu’on écoute leurs conversations téléphoniques, qu’on filme leurs ébats, qu’on vérifie leurs gènes, qu’on fouille leurs poubelles et leurs culs. Pourtant, ces contrôles n’empêchent rien, ni les camions lancés à toute allure dans la foule, ni les avions qui percutent des tours, ni les bombes qui explosent çà et là, en écho à d’autres que ces excellences se croient autorisées à déverser sur des populations lointaines.

Y avait-il des raisons que des terroristes s’attaquassent au Livre sur la Place 2016 ? Hum, peut-être, pour certain-e-s auteur-e-s, dont les propos, quoique salonnards, ont pu émouvoir quelques excités du bulbe. Mais, franchement, qui pourrait en vouloir à la poétesse Vénus Khoury-Ghata ? Le maire de Nancy, le très cultivé Laurent Hénart, n’aurait voulu pour rien au monde que la manifestation dût être annulée. Prévoyant cette occasion, son service de communication lui avait d’ailleurs préparé une formule toute faite : « Les livres sont un rempart contre la barbarie, contre les extrêmes. »

Pour ne pas être en reste et ne pas laisser supposer que son chef serait un illettré patenté, la préfecture de Meurthe-et-Moselle prépara, avec entrain et avec les autorités locales, un plan d’enfer pour assurer la sécurité publique des trois millions de visiteurs attendus : interdiction du stationnement et de la circulation sur la place de la Carrière et dans les rues adjacentes ; mobilisation « au complet » de la police municipale, de la police nationale et des militaires de l’opération Sentinelle ; engagement de 65 agents de sécurité (40 de plus que l’an dernier) pour les contrôles à l’entrée de tous les lieux (tente blanche, opéra, hôtel de ville, aquarium, cabines téléphoniques, etc.). « Dans l’intérêt de tous, le niveau de sécurité a été considérablement renforcé », déclara la préfecture avec une gourmande jubilation. « Les accès à tous les sites du salon littéraire feront l’objet d’un contrôle visuel renforcé (ouverture des sacs, des vestes et des manteaux) et d’une palpation sommaire systématique. »

Les organisateurs du Livre sur la Place avaient prévenu le public dans leur programme : « Dans le cadre du plan vigipirate renforcé, des contrôles pour votre protection auront lieu à chaque accès de la Carrière comme aux entrées des sites de programmation. […] Nous vous remercions par avance de vous soumettre à ces contrôles qu’exige la situation, de votre patience et de votre compréhension. »

C’est ainsi que cette foire aux livres devint l’occasion d’approfondir la psychose sécuritaire, en s’appuyant sur une opinion publique très favorable à ces mesures et passivement moutonnière. « C’est normal, c’est pour notre sécurité ! »

En fait de « palpation sommaire », les agents de sécurité mandatés par la ville de Nancy pratiquaient une fouille à corps en bonne et due forme. Montrez-leur votre main, ils vous détailleront le bras. Palper, c’est vérifier superficiellement qu’aucun objet suspect ne viendra troubler la sécurité publique (arme, fil à couper le beurre, moule à gaufre, etc.) ; fouiller, c’est enquêter pli par pli, c’est peloter chaque contour, tâter et soupeser le contenu des poches, à la surface de l’épiderme, même recouvert d’un vêtement, sans rien laisser au hasard [1]. Autant dire que le geste est vite déplacé. La palpation doit être consentie par la personne qui la subit (ou la désire…). Des instructions étaient-elles données en ce sens par les organisateurs du Livre sur la Place ? En tout cas, les agents de sécurité ont pour le moins agi avec zèle et dévouement – histoire peut-être de revenir l’an prochain.

Le préfet, le maire et les diverses autres autorités civiles, militaires, religieuses et pâtissières n’y ont pas vu de mal, dans la mesure où leur statut coupe-file leur permet d’échapper à ces papouilles appuyées. Au-delà de cette banale anecdote, le dispositif leur permet d’habituer la populace soumise à ces contrôles successifs et permanents, exercés pour son bien et sa sécurité, cela va sans dire.

Dans ces circonstances tragicomiques, je tiens à confirmer que mon corps m’appartient encore.

Piéro

Article paru dans RésisteR ! #44 le 17 septembre 2016



Notes

[1Cette description n’a pas pour but de féconder les fantasmes des lecteurs et des lectrices à la libido affolée.