Assemblée = blocage, Manifestation = sauvage.

Nancy |

Mercredi 28 mars, c’était il y a un siècle ou hier peut-être ?
Quiconque a déjà vécu la liesse sait combien le temps s’y presse.

12h. L’amphi 500 de la fac de Lettres ne porte plus bien son nom, nous sommes 1000 en assemblée générale. Beaucoup sont venu.es pour le retour à la normale, ils n’en peuvent plus de voir que la fac ne leur donne plus d’ordre pour qu’un jour un patron puisse leur donner des ordres.

13h. Les débats s’enchaînent :

  • "il faudrait voter sur internet pour plus de démocratie" revient plusieurs fois, c’est le fardeau de notre génération, de voir dans l’extension narcissique de notre être que sont les réseaux sociaux la solution pour remplir le vide qui nous habite et nous entoure.
  • "moi, je passe un Master" et "moi des partiels TROP IMPORTANTS", illes ont toute la vie pour se faire juger ; l’idée de ne pas l’être à un moment où c’était prévu, l’exam(ination), les tétanise.
  • "on veut plus de moyens pour les handicapé.es", des étudiant.es se rendent comptent qu’il existe un monde et des gens autour d’elleux.

Et malgré la rancoeur tenace qui existe dans les coeurs pétris de militantisme face à la naïveté de notre ère, des voix s’élèvent aussi inconnues que pertinentes :

  • "on ne peut plus penser qu’en termes individualistes" dit cette étudiante en psycho à qui répond ce génial étudiant au pull moche "maintenant nous le savons : Macron est de droite e t c’est le pire des capitalistes".

Je me rend compte de mon plaisir d’être dans cette A-G car je n’ai pas besoin de prendre la parole, des gens disent ce que je pense.

14h. Plus tard : "En venant j’étais contre le blocus mais maintenant je vois à quoi ça sert, sans l’action des bloqueurs, on ne serait pas autant". Salvatrice sérénade qui me fait me pencher sur les regards plein de confettis de mes ami.es de lutte, "je ne sais pas ce qu’on vit mais on vit un truc" me dis-je.

15h. On peine sur les modalités du vote, on s’emmêle les pinceaux comme pour peindre la représentation du "serment du jeu de paume" qu’on a étudié en 6e. Puis on se scinde. Les "contre" le blocus en A052, les "pour" en A042. Il y a une porte qui permet de passer d’un amphi à l’autre et qui ouvre sur le paysage des visages qui prennent part. C’en est presque caricatural. Les contre sont bien sur leur chaise, ils semblent attendre le couperêt. Procéduriers, illes veulent un compte fixe. Ils l’auront. Les pour sont bordéliques, trop nombreusxe pour être tou.tes assis.es, illes discutent et semblent nonchalement vivre une victoire promise. Le bruit retenti que les "pour le blocage" l’emportent, alors on crie.

Pour une fois la morne normalité est minoritaire. Les procédurier.es veulent un chiffre car l’émotion des cris de la salle adjacente ne semble toujours pas être critère d’authencité. Illes commencent à se douter que des minorités peuvent crier très fort.

Nous sortons 1 par 1 de chaque amphi : 340 contre / 602 pour.

Rentrez chez vous ou ouvrez la porte de notre monde, NOUS, ON PART EN MANIF !

15h49. Départ en manif sauvage. La dure loi des mobilisations a encore frappée, sur les 602 "pour" nous sommes peut-être 204 à vouloir affronter les pluies qui ne surent détremper notre détermination. On sort par la porte principale, fièrement. Zéro flic. La marauchaussée ne lit plus ses mails.

On prend le boulevard Albert 1er en bloquant ce qu’on peut de la route pour prendre la tangente du chemin de fer. La police a mis du temps mais elle a compris.

Première voiture, puis une autre de la BAC qui veut un responsable, mais c’est bien connu : il faut être irresponsable pour faire des manifestations sans lécher les bottes du préfet au préalable ; alors on chante : "Parcours autogéré, pas besoin d’être protégé".

On s’engage en sens inverse vers la Gare, les baceux ne savent trop où donner de la tête, finalement on va vers la gare en criant "Les cheminots avec nous !". On parcourt le grand Hall puis on va vers la sortie côté République. Les gens semblent sidérés mais il y en a qui sourient comme s’ils savaient.

Les cheminots paraissent perplexes mais je te le demande avec le coeur, si tu travailles à la SNCF et que tu lis cet article, sois convaincu.e que ce n’était pas pour te draguer bêtement qu’on a fait ça, on souhaite vraiment construire une histoire avec toi.

Ensemble nous reprendrons ce que nous avons chanté en dévalant la rue Saint-Jean : "Service Public on t’aime et on ne va pas te lâcher".

On fait mine de descendre jusqu’à la place Stan, quelques CRS sont en poste devant la préfecture mais je crois qu’à ce moment, le groupe prend conscience qu’on a rien à lui dire au préfet. On contourne le vieux Stanislas et on remonte direction Fac de droit mais personne ne le sait encore !

La spontanéité guide la petite foule dans l’enceinte inviolable de la respectuosité conventionelle... Et pourtant l’alarme retenti, ça y est c’est le bordel, les gars de la maintenance pensent qu’ils jouent leurs vies ! C’est MAINTENANT LES GARS ! Ils courent mais on ne sait pas trop où, le groupe investi un amphi où il y a cours, une intervention est faite pour dénoncer la violence des flics et des fachos. Des gens applaudissent. Qui l’eut cru ? En fac de droit, des camarades ? Peut-être un réflexe nerveux les a pousser par convulsion à frapper leurs mains car illes ne pouvaient pas nous atteindre ou alors y a un truc qui fout le camp dans ce pays ? D’ailleurs toi le magistrat, tu ne serais pas en train de faire grêve aussi en ce moment ?

Un front se dessine mes ami.es, le sillon de notre promenade improvisée n’était qu’une répétition qui prendra la forme de tranchées sociales. Il y a 100 ans les gouvernements envoyaient la jeunesse se faire pulvériser au combat, aujourd’hui ils veulent la déchiqueter au travail précaire. C’était sans compter sur le souvenir du demi-siècle que nous avons scandé en rentrant à la fac de lettres :

"MAI 68, ON RE-COM-MENCE"



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