Non au lycée 4.0, gabegie financière, pédagogique, sanitaire et environnementale !



La Région Grand Est lance le « Plan 4.0 ». Également baptisé « numérique éducatif », il s’agit de passer les lycées à la moulinette du tout numérique et, pour cela, d’équiper chacun des 200 000 lycéens de la région d’un ordinateur portable personnel, équipé d’une suite Microsoft.

Coût de l’opération : a minima 24 millions d’euros pour la seule rentrée 2019, si l’on considère le chiffre transmis par L’Est républicain, 38 millions d’euros d’après un conseiller régional de l’opposition, mais peut-être encore davantage en comptant le coût de la mise en place de l’infrastructure inhérente à un tel plan. À l’heure des coupes budgétaires dans tout ce qui relève des services publics et utiles, la dépense est somptuaire. Mais au-delà du coût financier, le coût pédagogique, sanitaire et environnemental est insupportable.

Sur le plan pédagogique d’abord. Le premier étonnement vient de ce que personne – même si chacun utilise déjà le numérique dans sa classe – n’était demandeur de la présence d’un écran devant chaque élève. Ni les enseignants, ni les fédérations de parents d’élève… ni les élèves eux-mêmes. Après les expérimentations menées, encore moins. L’ordinateur se révèle avant tout une arme de distraction massive. Quelques lycées pilotes testaient le projet cette année. Leur retour d’expérience laisse pour le moins dubitatif. Il ressort que l’ordinateur fait écran, c’est le cas de le dire, entre l’enseignant et l’élève. Connectés en wi-fi, les élèves sont toujours tentés de zapper entre le cours, le visionnage de vidéos, un compte Instagram, WhatsApp ou Snapchat. La présence d’un simple portable perturbe pourtant déjà gravement l’écoute des élèves, qui doivent de plus en plus apprendre à se déconnecter pour pouvoir se concentrer sur un apprentissage. Avec le numérique, on parle d’ouverture au monde, mais, en réalité, la connexion ne ramène qu’à soi et à la dispersion.

À cela s’ajoutent bien sûr les obstacles techniques : la présence de trois prises ne suffit pas pour recharger 35 ordinateurs, qui de ce fait sont régulièrement simplement inutilisables. Les manuels numériques n’ont aucune ergonomie… quand ils sont téléchargeables. Tout s’arrête dès qu’il y a une panne de wi-fi, ce qui arrive fréquemment, car le réseau sature.

On serait tenté d’ironiser sur ce fiasco et sur la schizophrénie de l’institution qui, en parallèle, communique à juste titre sur la nécessaire et vigoureuse interdiction du portable au sein des établissements scolaires…

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On a pourtant moins envie de plaisanter lorsqu’on prend en compte l’impact en termes de santé pour les adolescents. Médecins, orthophonistes, ophtalmologues, psychologues, tous les professionnels de santé s’accordent aujourd’hui sur l’impact négatif de l’exposition aux écrans, que ce soit en termes de bien-être psychique, de scoliose, de troubles musculo-squelettiques (TMS), d’envie d’apprendre ou encore de risque d’addiction. Une étude publiée en décembre 2018 dans Preventive Medicine Reports [1] a montré la réduction des niveaux de bien-être et la relation dose / dépendance avec le temps d’écran, chez les 2 à 17 ans, avec une association particulièrement marquée chez les adolescents : anxiété, dépression, manque de curiosité, de maîtrise de soi, de stabilité émotionnelle, développement de phénomènes de dépendance… sans compter les troubles ophtalmiques et musculo-squelettiques, le manque de sommeil. Comment ignorer les conséquences sanitaires de l’usage d’un ordinateur personnel pour le travail au lycée et à la maison ?

Les parents eux-mêmes s’inquiètent : pourront-ils continuer à contingenter le temps d’utilisation des écrans, avec cet ordinateur supplémentaire dans la maison, gracieusement offert par la Région et promu par l’école elle-même ? Bien entendu, aucun enseignant ne remet en cause l’intérêt du numérique, y compris sur le plan pédagogique ; beaucoup l’utilisent déjà comme un outil de base. Mais, précisément, pour l’instant cela reste un outil, ce n’est pas un dispositif total.

La Région nous informe que chaque ordinateur sera équipé d’une suite Microsoft. Les licences sont déjà achetées. Alors que tout le monde dénonce l’emprise des GAFAM, la Région fait le choix de les renforcer. Notre responsabilité serait pourtant d’éduquer à l’emploi de logiciels libres.

Ce suréquipement n’est pas seulement un scandale pédagogique, c’est encore davantage une gabegie écologique. Sur le plan environnemental, le projet d’inonder les classes de ce matériel non recyclable est une aberration. Outre l’impact de la fabrication d’un ordinateur portable (en particulier du fait du cobalt ou coltan entrant dans la composition de sa batterie, extrait dans des conditions effroyables au Congo et pour lequel on peut parler d’une criminalité environnementale, fabrication qui entraîne l’épuisement des ressources et une pollution par les métaux lourds), se pose la question de l’impact écologique caché. En effet, le numérique consomme des quantités colossales d’énergie, entre autres pour refroidir les immenses centres nécessaires pour traiter et stocker l’information, les data centers. Le secteur informatique représente ainsi environ 7 % de la consommation mondiale d’électricité. Sur le site Ordi 3.0, sous l’égide du ministère de l’Économie et des Finances, on peut lire une étude relative à l’impact environnemental du numérique : « Le simple fait de regarder une heure de vidéo sur une tablette ou un smartphone consomme davantage d’électricité qu’un réfrigérateur pendant toute une année. » La pollution générée par l’industrie du net et son impact sur le climat sont équivalents à ceux du secteur de l’aviation ! C’est sans commune mesure avec le coût écologique, pourtant déjà énorme, de la dépense de papier engendrée par l’utilisation de manuels. (D’autant plus que l’on doit prendre en compte les quantités phénoménales de photocopies réalisées dans les lycées… depuis qu’ils sont passés au 4.0 !)

Pour terminer, on ne fera pas le lien avec le fait que la Région se vante de développer en parallèle une « ambitieuse politique environnementale »… Un plan appelé cette fois « Lycée en transition ». Il s’agit, ne riez pas, de « réduire l’impact environnemental de chaque décision, contribuer à la qualité de vie et à la santé des usagers du lycée […] et accompagner les jeunes vers la citoyenneté grâce aux actions éducatives et à l’engagement de leur lycée dans une démarche de développement durable ». Ça ne s’invente pas. Ce super plan coûtera 37 millions d’euros… auxquels il faudra donc ajouter les 24 ou 38 millions d’euros prévus pour le suréquipement informatique des lycéens, plan n° 2 qui réduira de toute façon à néant tous les bénéfices que l’on pourrait attendre du plan n° 1.

Lili

Article paru dans RésisteR ! #61, le 13 avril 2019



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