Pour Jihel

Nancy |

Nancy, décembre 2010. Fin de manif contre la réforme des retraites Sarkozy-Fillon. Une assemblée générale s’improvise sur la place Maginot. Tour à tour, des militants de syndicats, de partis ou d’associations et des gens n’appartenant à aucune organisation interviennent.

Les uns expriment leur colère face aux attaques du capitalisme et de ses disciples qui se multiplient contre les retraites, la Sécu, les services publics. D’autres s’emportent contre les lois sécuritaires, la répression contre les sans-papiers, les sans-abri. Pour se redonner un peu d’espoir et de baume au cœur, les derniers témoignent de luttes locales dont quelques-unes victorieuses.

En conclusion des débats et pour ne pas céder à la résignation, l’AG décide de créer un collectif de résistance au capitalisme, au fascisme et aux discriminations. Nous croyons nous souvenir que c’est ce soir-là, Jihel, que tu proposes de mettre en place un journal d’information sur la convergence des luttes de résistance à Nancy.

Quelques semaines furent nécessaires pour se retrouver, définir ce que nous voulions, élargir aux créations et aux réflexions, rédiger une charte et enfin lui trouver un nom : RésisteR !

Par plaisanterie et avec une certaine malice provocatrice connaissant ta remise en cause de toutes formes de hiérarchisation et attaché que tu étais au fonctionnement collectif, nous t’appelons quelquefois le rédac’chef !

Par tes compétences en informatique, ton sens de la mise en forme, tes idées créatrices, tu assures pendant six ans l’essentiel de la mise en page et du tirage. Mais pas que. Plutôt discret et peu bavard, fort de tes convictions, tu n’aimais pas parler pour ne rien dire ou en dire trop. Tu prenais ta part à la rédaction d’articles comme en témoigne cet extrait d’un article de janvier dernier où tu revenais sur ton expérience du monde médical :

Dans l’esprit du médecin, il ne fait nul doute par le ton absolu qu’il ou elle utilise, que votre corps ne vous appartient plus. Il sera le terrain de l’expression du savoir médical, par avance voué à la “science”. Science de l’inégalité, surtout ! “Patient !” C’est tout ce que le système non seulement attend des malades mais c’est la seule attitude qui leur est permise. Patienter.

Ont-ils seulement, ces médecins, l’ombre d’une vague idée de la résonance de ce mot dans l’esprit d’un.e. malade ? Peuvent-ils songer un instant à ce qu’il contient d’injonction culpabilisante ? Ont-ils conscience de l’infériorité dans laquelle cela place les malades ? Comprennent-ils que cela jaillit comme un ordre donné au malade par le maître ? “Patient !” Avec son point d’exclamation comme frontière bien établie du territoire de chacun.e. Toujours d’un côté le patient et de l’autre le médecin, certain de l’aura de sa blouse blanche et qui n’imagine même pas que la personne en souffrance face à elle puisse ne pas reconnaître son pouvoir.

Alors que le désir le plus vif du malade est bien qu’une solution rapide soit proposée, que cela cesse. Alors que la relation qui devrait être établie dans ces moments se devrait d’être débarrassée de toute hiérarchisation sociale des rôles.

Même face à la maladie, tu te révoltais, avec une plume, oh combien acérée !, contre toutes les hiérarchies, même celles qu’au prétexte du savoir on aurait tendance à accepter. Dès les tout premiers numéros du journal, tu avais eu ces fulgurances d’écriture contre toutes les formes d’oppression, cultivant l’ironie, tout autant que la révolte, tu écrivais ainsi dans l’extrait suivant, paru dans le n°2 d’avril 2011. Ce texte, qui six ans plus tard est criant d’actualité :

Ainsi c’est donc Lui. C’est Lui le responsable de tes galères, de ta misère et de ta précarité. Lui le Tchétchène, le Malien, le Tunisien. Il est arrivé dans la soute d’un bateau ou le train d’atterrissage d’un avion. Le voyage trois étoiles quoi ! Depuis qu’il est là rien ne va plus. Depuis le temps que du fond de sa steppe ou de sa brousse, il ne rêvait que de quitter femme, enfants, famille et amis pour venir vivre aux crochets de la Sécu française. Il a donc réussi. On aurait pu croire que, comme beaucoup, il préférerait vivre chez lui auprès des siens, en liberté et en bonne santé. Non, non, son unique objectif à ce profiteur d’étranger, c’était de venir en France pour vider les caisses.

Bien sûr, ton chômage, c’est Lui. Tes salaires de misère, c’est Lui. Tes maladies que tu ne peux plus soigner, c’est Lui. D’ailleurs, nombreux sont les experts qui le disent.

Pas de doute que le chômage, ce ne sont pas les entreprises du CAC40 qui en profitent et le provoquent. Pas d’hésitation, les fins de mois dès le 1er, ce ne sont pas les multinationales et leurs amis placés au pouvoir qui en décident. C’est évident, les cancers et autres saloperies, ce ne sont sûrement pas les industries agroalimentaires et la violence du stress au travail qui y sont pour quelque chose.

Non c’est Lui. Lui, le plus pauvre, Lui, le encore plus miséreux que toi.

La pauvreté qui s’étend toujours plus, c’est la faute de ceux qui n’ont rien. De ceux qui ont encore moins que toi.

C’est tellement plus simple comme ça.

Camarade électeur, dans la rue et dans l’action, c’est aussi là que nous résisterons…

Ne l’oublions pas !

Jihel, notre ami, notre camarade, nous ne l’oublierons pas, nous ne t’oublierons pas.

À tes enfants,
à Anne, ta complice à l’animation du journal,
à ta famille,
nous, l’équipe de RésisteR !, nous souffrons avec vous, nous pleurons avec vous.
Du torrent de nos larmes nous puiserons l’énergie et le courage de Jihel pour que fleurissent le printemps de nos luttes, l’été de son combat pour une société de plus de justice sociale, de solidarité et d’égalité entre toutes les femmes et tous les hommes.
Au revoir Jihel, salut le rédac’chef !

Article paru dans RésisteR ! #49, le 20 mai 2017

Voir aussi l’hommage qui lui est rendu par la chorale des Sans Nom