Pompey vivra !

Nancy |

Gabriel se tient debout les jambes écartées, droit et imposant, tel un menhir de pierre brute. Une forte corpulence, un visage rugueux et cicatrisé, deux battoirs qui lui servent de mains, une bouche énorme qui laisse apparaître une dentition en péril. Gabriel aurait pu être l’enfant rêvé de l’union impossible d’Alice Sapritch et de Quasimodo.

Bien campé sur le plateau du camion, parti bien avant l’aube de Pompey, Gabriel agite tour à tour un énorme drapeau rouge et un porte-voix qui paraît minuscule entre ses pognes de géant. Le camion avance à la vive allure d’un escargot, se frayant un chemin parmi les milliers de manifestants devant et derrière lui. Tous viennent de quitter la place de la République et empruntent le grand boulevard Haussmann. Sur le trottoir, par les fenêtres, depuis leurs balcons, les Parisiens applaudissent à tout rompre. Une minorité opposante se hasarde tout au plus à une légère moue à la commissure des lèvres. C’est qu’ils font peur ces hommes, ces femmes et ces enfants venus en masse de cette Lorraine froide et triste, cette Lorraine tantôt française, tantôt germaine, toujours vilaine.

Comme pour donner raison à ces Parigots habillés tous les jours en dimanche et qui savent que la civilisation s’arrête à la porte de Bagnolet, Gabriel hurle à tue-tête :

— La sidérurgie vivra, Pompey vivra ! Parisiens, Parisiennes, si vous voulez un souvenir de la tour Eiffel suivez-nous jusqu’au champ de Mars. Nous allons reprendre ce qui nous appartient. Les poutres métalliques que nous avons coulées et les escaliers que nous avons forgés, nous allons les découper en confettis. Venez chercher un petit souvenir de la tour Eiffel !

Joignant le geste à la parole, Gabriel fait vrombir une énorme disqueuse alimentée par un groupe électrogène. Il frotte le disque à un bloc d’acier placé là à bon escient. Mille étincelles jaillissent en gerbes successives. Une vieille dame téméraire s’approche dangereusement du camion. Avec sa canne, elle attire l’attention de Gabriel qui se penche vers elle pour parvenir à l’entendre dans ce vacarme coutumier des manifs.

— Monsieur, mon bon monsieur, on vous soutient, on veut que vous conserviez votre boulot, on vous aime… mais je vous en supplie, je vous en conjure : n’abattez pas notre belle tour Eiffel !

Alors que la mamie allait déverser sur la chaussée une coulée de larmes à faire pâlir de jalousie une coulée rougissante d’acier en ébullition sortant de la gueule d’un haut-fourneau, Gabriel d’une voix aussi douce que surprenante la rassure :

— Ne craignez rien, on ne veut pas y toucher à la tour Eiffel. Ce que je dis là, c’est pour rappeler à tous ces politiciens à la solde des capitalistes que c’est le fruit de notre travail qu’ils écrasent, qu’ils éliminent… nous et nos familles qu’ils sacrifient !

Puis le cortège poursuit sa course au rythme d’une marche mortuaire. Un cortège funéraire à l’image de celui de Victor Hugo ou encore de la nancéienne Virginie Mauvais, en ce que ces funérailles avaient un côté populaire et de fête foraine. Les slogans et les banderoles affichaient une détermination à vouloir le maintien de la sidérurgie. Pour autant, d’aucuns avaient conscience d’assister à un enterrement de première classe auquel il aurait convenu d’ajouter : regrets éternels ! L’éternité n’a qu’un temps, que le temps se charge d’effacer. Nous étions le vendredi 13 avril 1984.

Quelques mois plus tard, le démantèlement de l’aciérie de Pompey commençait par la fermeture du premier haut-fourneau… jusqu’au dernier, le 25 mai 1986. Dans la cité ouvrière, il se dit que tout ou partie des hauts-fourneaux serait parti en Asie pour être remis en service.

Gabriel, comme ses camarades, s’est présenté à la cellule de reconversion. Surprise, on lui trouve un quotient intellectuel bien supérieur à la moyenne. Il est orienté vers une formation informatique. Gabriel a du mal à s’adapter. Ses paluches aussi. Ses gros doigts appuient sur deux voir trois touches du clavier en même temps. On lui place des embouts effilés en plastique. Il teste. Il craque. Il renonce. Il lui est proposé une petite somme d’argent qui lui permettra de ne plus travailler jusqu’à sa retraite. Il se retirera dans sa campagne en quasi-autosuffisance en élevant quelques volailles, en cultivant son potager et en façonnant son bois de chauffage. Quelques années plus tard, l’amiante qu’il a englouti avec gourmandise à l’usine aura le dernier mot !

22 novembre 2016. Trente ans après la fermeture définitive de l’usine de Pompey, une société privée de ventes aux enchères d’art moderne pour gens fortunés tient salon au rond-point des Champs-Élysées. Classée troisième mondiale, propriété en partie de la famille Dassault, Artcurial ce jour-là vendit un des 24 éléments d’un escalier de 14 marches qui reliait le 2e au 3e étage de la tour Eiffel, pour la modique somme de 523 800 euros, à un millionnaire asiatique. Gabriel ne le saura jamais. Sa plaisanterie à 37 400 euros la marche d’escalier aurait pu lui rapporter gros. En aurait-il voulu ? Quelques camarades le titillaient quelquefois. Avec son QI et sa culture générale, il aurait pu se faire un max de fric. Il répondait à chaque fois :

— Quel intérêt à être le plus riche du cimetière ? Regardez Toutânkhamon, roi d’Égypte, il fut embaumé et emmuré, recouvert d’or dans une pyramide restée longtemps secrète, qui restera probablement la plus majestueuse pierre tombale du monde, dans le plus impressionnant cimetière, celui de la vallée des rois. Après la profanation de sa sépulture, sa momie est aujourd’hui exposée comme une vulgaire pièce de collection dans les musées, au regard de tous les descendants des esclaves qui le servaient sans oser lever les yeux vers lui par crainte de perdre la vie !

Aujourd’hui, sur les 23 autres éléments de l’escalier de la tour Eiffel, deux sont exposés aux musées d’Orsay et de La Villette, à Paris, et un au musée du Fer, à Jarville. Quelques-uns sont à la vue du public à travers le monde : un au Japon, un près de la statue de la Liberté, à New York, un à Disneyland ! Les 17 derniers sont la propriété de collectionneurs privés (spéculateurs ?) au Canada, en Suisse, en Italie ou encore au Brésil !

Ni ces musées, ni ces richissimes collectionneurs, ni le site officiel internet de la tour Eiffel ne mentionne le difficile travail des sidérurgistes qui ont coulé l’acier lorrain, ni même, et c’est un comble, la participation de Gabriel à la manifestation du 13 avril 1984, à Paris, pour maintenir la sidérurgie et l’emploi dans cette région sacrifiée ! RésisteR l’a fait !

Sans Gabriel, sans son usine… Pompey survit toujours !

Léon de Ryel

Article paru dans RésisteR ! #46, décembre 2016