L’État policier En Marche !



Le pays est dans un drôle d’état. Quoique pas si drôle au fond. L’indépendance tant vantée des trois pouvoirs semble réduite à une mauvaise blague. L’exécutif mène la marche (et pour cause), le législatif et le judiciaire suivent avec entrain.

Si l’État est né du fait que les contradictions de classes sont inconciliables, s’il est un pouvoir placé au-dessus de la société et qui “lui devient de plus en plus étranger”, il est clair que l’affranchissement de la classe opprimée est impossible, non seulement sans une révolution violente, mais aussi sans la suppression de l’appareil du pouvoir d’État qui a été créé par la classe dominante et dans lequel s’est matérialisé ce caractère “étranger”.
Lénine, L’État et la Révolution, août 1917

Côté exécutif, les fonctions régaliennes occupent une part prépondérante. Pour le reste, les gouvernants sont tout juste de bons managers, toujours plus ouvertement au service de la classe dominante. Macron président des riches et leur distribuant des milliards, après Hollande, Sarkozy, Chirac…

Il y a donc quand même un peu de neuf du côté des flics, de la répression et de l’atteinte aux libertés. Depuis la proclamation de l’état d’urgence en novembre 2015, le champ des violences policières s’est passablement généralisé. Jusqu’alors grosso modo contingentées aux banlieues et quartiers populaires, que ce soit dans la répression des émeutes de 2005 ou dans le « maintien de l’ordre » au quotidien, les violences policières ont commencé à s’étendre aux ZAD, puis depuis fin 2015 à l’ensemble du mouvement social, avec une explosion pendant la mobilisation contre la loi Travail en 2016. Les nasses, les charges et le lancer de grenades de désencerclement sont devenus le mode opératoire standard, suivis d’arrestations et d’inculpations pour rébellion, insultes ou jets de projectiles. Il est redevenu dangereux de participer à certaines manifestations, et cela même quand on est dans une démarche pacifique. Les camarades de Bure l’ont douloureusement expérimenté le 15 août dernier avec une trentaine de blessé∙es.

La BAC, les CRS ou les gendarmes mobiles se déchaînent d’autant plus facilement qu’ils bénéficient d’une impunité quasiment totale. En 2014, sur 5178 signalements de violences policières, seuls 32 ont donné lieu à des enquêtes par l’IGPN. Des violences qui conduisent parfois à la mort dans le cadre des interventions quotidiennes, comme celle d’Adama Traoré. Avec une dizaine de morts par an, la liste des victimes recensées par le collectif « Urgence notre police assassine » est longue… sans pour autant déboucher sur des condamnations. Il n’y a que sur la répression des manifestations que, depuis Rémi Fraise, les CRS et gendarmes mobiles semblent vouloir encore éviter les morts. En revanche, on ne compte plus les estropié∙es, les yeux crevés et autres blessé∙es par grenades ou flash-ball tirés à bout portant. Et là, les flics ne font qu’appliquer les ordres et ne sont jamais inquiétés.

Inversement, quand il s’agit de condamner des militant∙es ou des manifestant∙es, la justice « indépendante » suit presque systématiquement la police. Et les flics ne manquent pas d’audace en matière de plainte : ils savent que leur parole vaudra presque toujours contre celle d’un quidam. Alors quand il est question de rébellion ou d’outrage à agent, c’est comme si la présomption d’innocence n’existait plus, et la personne accusée est bien en peine de prouver que c’est à tort. Les plaintes déposées par la police pleuvent, de même que les condamnations, sans crainte du ridicule ou de l’absurde. On a ainsi vu en octobre à Rodez un militant passer au tribunal pour « violences volontaires » « avec jet de feuilles d’origine végétale » ! Mais c’est aussi le cas de Jean-Pierre Simon, militant de la Confédération paysanne, condamné à deux mois de prison avec sursis pour avoir prêté son tracteur à des militant∙es anti-Cigéo à Bure.

Ou encore celui de Cédric Herrou, agriculteur de la vallée de la Roya qui vient en aide aux migrant∙es, régulièrement placé en garde à vue, condamné en août dernier à quatre mois de prison avec sursis pour ses actions de solidarité. À côté de cela, l’État ne respecte pas la loi ni ses obligations quant à l’hébergement de mineur∙es étranger∙es isolé∙es. Et s’il est parfois condamné par la justice, comme à Calais en 2015, les préfets continuent de harceler les sans-papiers et leurs soutiens. Autant dire que les rares fois où la justice pourrait être utile, le bras armé de l’État piétine ses décisions.

En matière de collusion entre flics et juges, un sommet a été atteint avec la condamnation récente de militant∙e∙s anticapitalistes et antifascistes suite à l’affaire de la voiture de police brûlée du quai de Valmy en mai 2016. Le 11 octobre, des amendes, du sursis et plusieurs années de prison ferme ont été distribués à huit personnes, dont Antonin Bernanos (cinq ans dont deux avec sursis), sans aucune preuve, sur la base du seul témoignage d’un flic en civil. Comme le dit la revue proche du PCF Regards, ils ont été « condamnés sans preuve par une justice politique ». Ce sont les coupables idéaux, du fait de leur engagement, point final. La justice, le petit doigt sur la couture du pantalon.

L’État policier peut aller plus loin encore… l’illustration en est offerte par l’adoption de la nouvelle loi antiterroriste, la douzième du genre adoptée ces quinze dernières années, avec le succès que l’on sait… C’est donc dorénavant l’état d’urgence permanent. Perquisitions administratives, assignations à résidence, « périmètres de protection » où les flics auront tous les droits, fermeture de lieux de culte à l’initiative du préfet : voici les principales dispositions du texte solennellement signé par Macron le 30 octobre. Comme le commente la Ligue des droits de l’Homme : « L’exception s’inscrit de manière permanente dans le droit commun, l’institution judiciaire est durablement affaiblie, la présomption de culpabilité devient la règle à l’égard d’une partie de la population qui sera, une fois de plus, stigmatisée. Les droits et libertés seront traités à l’aune des besoins de l’État avec l’autorisation de fichages de masse, de surveillances généralisées et de contrôles au faciès, au prétexte de lutter contre le terrorisme. » (Communiqué de la LDH du 1er novembre.)

Le terrorisme offre ainsi un prétexte idéal pour renforcer l’État policier, pour piétiner les libertés et, au nom du rejet « des extrêmes », pour s’en prendre à la contestation sociale et progressiste du capitalisme. On a vu comment l’état d’urgence a permis, sur la base de « notes blanches » approximatives établies par les services de renseignement, d’interdire de manifestations et d’assigner à résidence de nombreux∙ses militant∙es écologistes ou anticapitalistes. En Allemagne et ponctuellement en France, on voit resurgir une forme de censure par le pouvoir avec l’intervention ciblée contre des sites Indymedia. On mesure comment l’attirail législatif se durcit au fur et à mesure que les politiques néolibérales pèsent plus lourdement sur les populations et que les inégalités sociales se renforcent. C’est finalement le signe que même quand elle est minoritaire comme aujourd’hui, la contestation radicale de l’ordre établi peut inquiéter les gouvernants. Même si cette transformation des conditions de la lutte nous coûte cher, en temps, en argent et en investissement militant, c’est donc peut-être finalement un bon signe.

Léo P.

Article paru dans RésisteR ! #52, le 11 novembre 2017.